« Valse avec Bachir » d’Ari Folman

Froissements dans la boue, échines tendues et crocs salivaires, ébréchés, blessés plus que blessants. La haine est dense dans les pupilles jaunes, l’oppression est noire dans les contrechamps ; la gueule grand ouverte, les rugissements dantesques, la violence implacable et démente.

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Réveil en sursaut : les cauchemars rongent les sangs, ils creusent les cernes et y labourent le malaise, suintant hors de la peau pour s’enrouler autour de la gorge, insidieusement. L’inconscient, le refoulement, les retours. Symptômes, conséquences,  mécanismes de protection. Il avait tué 26 chiens lors de la première invasion Israélienne du Liban. Vingt-six chiens qui étaient supposés prévenir si les villages étaient approchés. Vingt-six chiens qui se transforment en fosse publique/putride, en maisons fumantes et en gravas désolés. Si ici l’inacceptable refait surface par les rêves, bulles d’air vicié d’une nappe phréatique morbide et coupable, chez Ari le blocage est encore plus violent. Il fait face à une forteresse abyssale, hermétique et pourtant il le sait. Qu’il était un soldat de Tsahal il y a un quart de siècle. Qu’il était membre de la troupe qui encerclait Sabra et Chatila, deux camps Palestiniens. Qu’il a massacré des centaines de civils en vengeance de Bechir Gemayel dans une furie sale et indomptable avec les phalangistes chrétiens, la bile aux lèvres et le bon Dieu, à la fois bourreau et sauveur, terre battue et épitaphe. Pourtant, il n’en a aucun souvenir, il connaît les faits mais ne se souvient pas les avoir vécu.

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Présenté comme un documentaire d’animation mais aussi bien quête d’identité que thriller psychologique, Waltz with Bashir est à la fois le récit de l’invasion du Liban dans les années ‘80, la recherche de rédemption de son réalisateur et les aveux contextualisés autant dans les faits que dans les émotions du pire, celui qui brûle qui la rétine et imprime une image blanche grésillante et bruitiste. Film autobiographique (Ari Folman a vraiment vécu cette guerre) basé sur des éléments historiques, sur les témoignages de soldats, de journalistes, de psychologues, tous en contact direct avec les évènements de l’époque (dont les interviews sont portées en animation par décalquage, génie), c’est dans la mise en animation que l’histoire se déploie pleinement. Collision abrupte entre la dépersonnalisation des personnages non-fictifs par l’illustratif et l’horreur jamais aussi proche de la carotide par une mise en scène ultra-réaliste et parfaite des scènes de guerre qui en restant suggestives forcent notre cerveau à construire la portée du jet de sang, le bruit de la chaire qui se rompt, la sensation de la peau qui s’écrase et des os qui se fendent sous la semelle.

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Alors quand on regarde Waltz with Bashir, on ne peut que frémir. Les frissons naissent dans l’ambiguïté entre l’horreur et l’onirique, dans la rupture quand on comprend que derrière l’oeuvre magistrale applaudie à Cannes se cache un homme qui a tué, encore et encore. Il y a cette vérité unique qui ne peut venir que de ceux qui souffrent de stigmates, qui vivent les représailles du mal qu’ils ont fait, les veines ouvertes par les remords  et la compréhension tardive. Avec le bon goût de ne pas construire un film marteau, bêtement dénonciateur et moralisateur, Folman met en exergue l’absurde de la guerre par le contexte d’incompréhension, de manque de recul qui règne toujours dans les rangs de ceux au plus près de la gâchette.

D’une beauté sidérale à en devenir messie et misanthrope, Waltz with Bashir révèle avec une justesse et une intelligence cathartique les plus profonds tourments de l’humanité à travers la perspective singulière d’hommes aussi coupables que victimes. Porté par une OST magnifique signée par Max Richter et une animation désaturée et bichromique, l’expérience est intense et fondamentale.
Matthieu Marchal
Films de la semaine