« Essential Killing » de Jerzy Skolimowski

Essential Killing est bâti sur deux contrastes. Un premier âcre et ocre ; dans les déserts creusés d’Afghanistan, Mohammed pourchasse et éradique silencieusement les forces américaines avec une rigueur et une indifférence qui prouve une dévotion complète à sa cause de taliban. Un deuxième bitume et grillage où notre protagoniste finalement capturé par les US se voit enfermé, torturé et transféré vers une autre location. Lors de ce transfert quelque part dans le nord de l’Europe un accident survient, libérant momentanément le prisonnier au milieu d’une nature naphtaline et cristallisée. Des forêts de sapin plus grises que vertes, le murmure constant de l’invisible, les branches qui grincent, le souffle des animaux maigres qui se faufilent dans la pénombre charbon. Puis la neige sibylline, son aspiration dense à chaque pas et l’amputation de la sensation de reposer sur quelque chose de tangible ; la fuite par le bas. Le nivellement par le néant.

Avec à peu près quatre lignes de dialogue, le dernier Skolimowski peut se décrire comme un survival. Il peut mais on ne le fera pas. Bien plus qu’une chasse à l’homme, c’est une performance radicale et déstabilisante où l’absence de contenu explicite renforce la mystique de l’image. Nous assistons donc à la fuite de cette homme dans une absence de contexte total, qu’il soit (géo-)politique, social ou affectif. Dès lors toutes les interprétations sont possibles mais elles sont également absurdes tant l’auteur creuse les ambiguïtés à outrance et réussi à offrir une brume trouble mais pas impossible.

Ce qui marque le plus dans Essential Killing est l’impressionnante confrontation entre la condition humaine et la condition animale qui luttent l’une contre l’autre, se superposent et se poussent à travers la prestation d’un Gallo physique et sanguin. Les scènes animales, empreintes d’une violence où l’agression est protection, sont à la fois mises en exergue et étouffée par cette nature silencieuse et impénétrable. Bizarrement, on en arrive à la conclusion qu’il y a une certaine contemplation dans la barbarie, dans le retour aux pulsions de survie et leurs engeances. Pourtant on ne peut vraiment se situer dans tout ça et c’est constamment plein de questions, de frustration mais aussi de peur, d’admiration, de dégoût – de tout et de rien –  que l’on regarde minute après minute et silence après craquement Vincent Gallo lutter contre la mort (un peu) et contre l’homme qui est en lui (surtout). Une expérience sale, humide et presque métaphysique.

Matthieu Marchal

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