Le film de la semaine : « Canine » de Yorgos Lanthimos

Quand un film gagne le prix « Un certain regard » au festival de Cannes, qui est sans aucun doute la compétition de cinéma la plus relevée au monde, on sait que nous n’allons pas avoir affaire à n’importe quoi. Canine s’avère même au-delà des espérances, tant le film réussit à réinventer un genre facile (le film critique sur la décadence de la société) en l’ouvrant à des voies jusqu’ici inexplorées.

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Qu’est-ce qui peut bien distinguer Canine d’un film simpliste sur les dérives de la société de consommation ? Au lieu de dépeindre, avec un ton grave et bien pensant, le dégoût, l’absurdité ou l’absence de morale, Canine expose le problème à l’envers. Tout d’abord, il y a des êtres humains qui vivent et ressentent des choses comme tout le monde, ils sont confrontés à leurs limites physiques et psychiques. Le père, un être blessé, a en effet enfermé sa famille dans leur sompteuse propriété. Il a inventé et imposé des règles et une vision du monde : par exemple, les avions tombent du ciel et se retrouvent en miniature dans le jardin, les chats deviennent les animaux les plus dangereux du monde, etc.

On pense bien sûr au Village de Shyamalan ou à Brigadoon de Minelli autant qu’à Haneke ou Pasolini. Yorgos Lanthimos, tout en restant fidèle à ses références, dégage un sentier nouveau : cette situation, pourtant profondément insoutenable, est filmée comme un lieu de questionnement où aucun jugement n’est posé sur les personnages et leurs actes. Bien au contraire, ceux-ci (les « enfants » surtout) sont filmés comme des êtres surnaturels, primitifs, angéliques. Via les sensations et les perceptions de ces personnages uniques, le spectateur accède à une autre forme de vie. Cette horreur douce est d’abord montrée comme une expérience de résistance, comme l’annonce la scène d’ouverture : combien de temps pourrez-vous laisser votre doigt sous l’eau brulante ? Telle est la morale du film : repousser les limites jusqu’à ce que la délivrance ait lieu.

Les « enfants », loin d’être des victimes, résistent à leur enfermement en mettant à l’épreuve les limites de leur existence. C’est sans doute ce qu’il y a de plus fort et de plus neuf dans Canine. Chaque scène devient le moment d’une lutte contre la soumission physique, une lutte certes inconsciente et microscopique, mais profondément dynamique.

Une fois ces morceaux de quotidiens bruts définis comme point d’ancrage du regard, Canine se met à tisser, petit à petit, plusieurs réflexions critiques. Qu’est-ce que le film cherche à dénoncer ? Non pas la folie des hommes, mais l’abolition de la frontière qui séparait jadis la sphère privée de la sphère publique. Les règles de l’industrie ont fini par pénétrer dans le cocon familial. Celui-ci obéit désormais aux exigences de la performance, de la hiérarchie et des dogmes les plus divers. Lanthimos filme magistralement cette contamination fasciste de deux espaces devenus indistincts. Car le fascisme réside moins dans la figure du père que dans les lieux que le cinéaste filme : usine déserte, fourrière, relations humaines aliénées (on pense à cette troublante agent de sécurité…) qui sont autant de renvois indirects à l’état actuel de la société.

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Le quotidien brut et la critique de la société de consommation (la réduction des frontières) finissent, dans une savante équation, par interroger le spectateur sur sa propre vie. Le plus troublant, en effet, est que chacun peut se retrouver dans le portrait de cette famille. Non pas dans les grands traits qui restent choquants, mais dans les quelques moments furtifs captés au détour des inventions crées par les personnages. Et si nous étions tous pris dans ce fascime moderne ? Et si nous étions tous en train de devenir Canins ? La métaphore est évidemment frappante. Combien de fois Lanthimos ne nous alarme-t-il pas sur le fait que nous nous confondons avec notre animal de compagnie préféré (fait horriblement paradoxal) : l’homme se condamne à rester cloîtré dans ses aliénations, derrière des barrières, les yeux bandés, sans vraie liberté…

Sans aucun doute, ce superbe film a inventé une nouvelle manière de critiquer. On ne peut plus maintenant faire des films sur le même sujet sans passer par Canine… Il faudra toujours tenir compte de ce que réussit brillamment le film : à filmer la résistance (via l’implosion des limites des personnages) à un fascisme sans nom.

Guillaume Richard

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