Le film de la semaine : « Hunger » de Steve McQueen

Dans les années ‘80 la prison de Maze en Irlande du Nord était au centre d’une polémique internationale ; Bobby Sands, un activiste de l’IRA se lançait dans une grève de la faim afin d’obtenir, au moins, le statut de prisonnier politique. Il faut comprendre qu’à l’époque, les membres de l’IRA prisonniers n’avaient plus que pour eux leurs convictions, le reste ayant été jeté au caniveau : hygiène, estime, réalisation. Constamment battus par les gardiens, obligés de vivre dans un mélange d’urine et de poussière agglomérée, ils n’étaient plus que des rebelles aux mains rouges et aux cris verts rampant dans une odeur de javel nauséeuse. Soixante jours de jeûne total et une mort rachitique, déjà plus cadavre que la plupart des autres trépassés, Sands aura marqué l’histoire pendant que Thatcher choisissait ses nouveaux Louis XVI. “Hunger” de Steve McQueen met en image cette incarcération et le jeûne qui s’en suit grâce à une esthétique en papier de verre et un Michael Fassbender hallucinant de dévotion et de vérité.

Enfermés dans un bloc bien particulier de la prison mais pourtant obligés de porter les uniformes réglementaires, contraints de vivre la même sentence que des criminels sexuels, les membres de l’IRA se lancèrent dans une révolution identitaire. Suscité par la violence des hommes envers d’autres hommes, motivé par l’attrait amer de la crasse humaine et du dégoût social, “Hunger” nous montre sans aucun compromis mais avec toujours une grande intelligence dans la mise en scène ces prisonniers – n’ayant plus que leurs corps déjà fort abîmés pour protester – abandonnant leur uniforme pour vivre nu dans un dernier souffle d’opinion au gré de leur convenance, le poing levé et les pieds qui courent et glissent dans la merde indicible qui jonche le sol. De la merde, beaucoup, des plaies purulentes, des corps sales, parfois rouge-vifs, parfois bleu-ecchymoses, le tout dans une noise métallique qui ne laisse au silence que les hurlements de l’abstraction ; les paupières qui se ferment et la respiration tenue, le plus longtemps possible. Mais jamais assez.

Le génie de Steve McQueen réside dans l’intégration du public. Alors qu’habituellement passif, le seau de pop-corn à gauche, la bouteille de coca et ses milliers de calories consuméristes à droite, devant Hunger il n’en est rien. La stase est rompue pour un malaise physique, à moitié moite d’une sueur acide et rance, à moitié rugueux dans la catalepsie des muscles qui fait barrage au visuel, au dégoût et à l’horreur projeté sur la toile et imprimé au fer sur les rétines. Alors que la guerre d’hygiène fait rage, des rigoles fécales déversant des litres d’urine dans les couloirs, on commence à comprendre que l’intolérable a un pouvoir exceptionnel. Celui de la grâce par le crade, vecteur d’absolu où la misère prend la forme d’une arme destructrice ; le trafic d’objets à travers les visites aux prisonniers et cette radio portable ingérée/déféquée pour avoir accès aux nouvelles de la lutte, les gros plans et les ralentis toujours en soutien du propos et l’agonie, lente et insupportable de Sands. Si les images forcent l’intégration, le propos lui offre une extraction du point de vue par la discussion des deux camps, les mécanismes qui sous-tendent les idéaux politiques et finalement les implications corps et dédain qui en résultent.

Entre coulées de goudron pour le visuel et débat interne pour le propos, Steve McQueen livre avec “Hunger” un film qui fait du mal pour le bien. La connaissance n’est pas obsolète, surtout quand elle passe par une expérience aussi brûlante que douloureuse.

Matthieu Marchal