Le film de la semaine : « The Housemaid » de Im Sang-soo

Tiré du film éponyme de Kim Ki-Young (1960), The Housemaid version 2010 est bien plus qu’un remake : c’est une véritable réinterprétation, un re-travail total et audacieux. Après le très controversé «The President’s Last Bang», Im Sang-soo révèle encore une fois son talent pour distiller savamment le malaise en dispersant des effluves de provocation, d’excitation et d’outrage à travers une photographie minimale où les vecteurs tirent le regard et l’amène au centre des palpitations.

Le film débute dans le bruit d’une ville Coréenne. Les pieds des passants martelant le goudron, les vendeurs de rue crient sur le marché nocturne alors que la jeunesse s’échappe dans les bars et les karaokés ; tous anonymes, animant bon train la vie du quartier dans une routine frénétique. Entre l’ivresse des plus jeunes et l’énergie des travailleurs la rupture se produit : une jeune femme vient de se défenestrer sous l’oeil tantôt amusé, tantôt curieux ou effrayé mais rarement inquiet des témoins. Présente lors du suicide, Euny ne sait comment réagir dans toute cette indifférence, elle s’en va marquée autant par le choc visuel de la défenestration que par la réflexion tissée par l’acte. L’attrait du vide et la chute en milieu public, le besoin de se faire entendre et le refus d’écouter ; cette scène la marque et se pose comme la pierre angulaire du film, aiguisant une optique d’interprétation en forme de critique envers la nouvelle société Coréenne. Quelques jours plus tard, notre héroïne quitte Séoul pour se rendre, dans un imposant manoir, à son nouveau travail de nourrice et de bonne à tout faire.

Dans une maison aux lignes épurées mêlant l’imposante structure européenne à un minimalisme plus asiatique, Euny fait irruption dans le modèle familial type. Le mari dont la réussite se mesure au nombre de zéro sur son compte en banque et au physique d’Apollon joue des sonates de Beethoven quand il ne travaille pas et arrive malgré tout à prendre le temps pour embrasser sa femme, écouter sa fille et profiter des meilleurs cuvées de sa cave. Sa femme, enceinte de jumeaux jusqu’aux sinus, n’a pour vocation que de bien présenter et de produire une descendance opulente et éduquée comme il se doit, secondée par sa bourgeoise aigrie de belle-mère. Finalement leur fille, Nami, enfant jusqu’à présent unique et pourrie-gâtée qui de par sa relation avec Euny va ouvrir une des réflexions les plus intéressantes du film : à partir de quel moment le formatage éducatif prend le pas sur l’ascendance innée de l’enfant et dans quelle mesure ? Au fur et à mesure de l’histoire, la jeune bonne habituée à sa nouvelle vie se fait entraîner par le maître de lieux dans une relation extra-conjugale polluée et ultra-sexuelle où sa naïveté entre en conflit avec les pulsions désinhibées du mari, lassé par sa femme et habitué à avoir tout ce qu’il désire. Et si dans un premier temps, la situation semble stable et sans préjudice pour les autres membres de la famille, lorsqu’Euny tombe enceinte la situation se polarise et sa vie prend une tournure beaucoup plus noire et toxique.

Par une analyse des principes de soumission et d’acceptation en vigueur dans le fonctionnement contemporain Coréen, l’auteur met en scène l’isolement et l’absence totale de recours qu’ont les minorités face au pouvoir dominant. Avec des mouvements de caméra parfaitement maîtrisés et une esthétique de glace et de marbre, la relation maître-esclave apparaît à nu dans son horreur morbide et protéiforme illustrant à la perfection l’ascenseur social bloqué et disfonctionnel de la société Coréenne. A partir d’un postulat aussi stéréotypé, Im Sang-soo réussit à développer, grâce à une photographie fantastique et un scénario haletant qui tient plus du thriller que du drame, un film fort qui ne cessera de gagner en intensité qu’à son final viscéral et poignant.

Matthieu Marchal

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