Le film de la semaine : « Incendies » de Denis Villeneuve

Cette semaine, UniversCiné vous propose de revenir sur un drame québecquois qui a accumulé plus de 20 récompenses à travers le monde à  Namur, Rotterdam, Valladolid, Varsovie, Toronto, nommé aux Césars, Oscars, à la Mostra de Venise, aux BAFTA, à Sundance, et est classé n°7 dans le Top 10 des films de l’année 2011 par le New-York Times : « Incendies » de Denis Villeneuve.

A la lecture du testament de leur mère, Jeanne et Simon reçoivent deux lettres : l’une est destinée à un père qu’ils croyaient mort, et l’autre à un frère dont ils ignoraient l’existence. Les jumeaux vont devoir remettre ces lettres à leurs destinataires pour briser le silence et faire éclater une vérité qu’ils ne connaissent et ne soupçonnent pas. Commence alors un périple du Québec au Moyen-Orient, afin de marcher dans les pas de leur mère, de découvrir qui elle était réellement… et se découvrir eux-mêmes.

Adapté de la pièce de théâtre de Wajdi Mouawad, l’histoire d' »Incendies » est elle-même constituée et construite autour de plusieurs histoires. Il y a d’abord celle que l’on découvre en premier lieu : Jeanne et Simon viennent de perdre leur mère et se retrouvent avec, pour seul héritage, deux enveloppes qui ne leur sont même pas adressées. Jeanne y voit la clé du mutisme maladif de sa mère et veut à tout prix aller jusqu’au bout de sa quête, tandis que Simon n’a que faire des volontés de sa défunte mère, qui n’a jamais su lui apporter la moindre tendresse ni affection. Le film se découpe ensuite en plusieurs chapitres qui lèvent peu à peu le voile sur le mystère qu’est Nawal, en révélant les moments-clés du destin exceptionnel de cette femme parallèlement à la quête de Jeanne, qui part seule sur les traces de sa mère.

Si tout commence par le décès de Nawal, le deuxième point de départ de cette quête, après la lecture du testament, est dicté par le professeur de mathématiques dont Jeanne est l’assistante : « Pour résoudre une équation, il est inutile de commencer par vouloir déterminer les inconnues ». Le spectateur n’a donc aucune avance sur l’histoire et apprend, en même temps que Jeanne, à faire connaissance avec la vraie Nawal au gré de ses péripéties. On la retrouve adolescente, dans son pays d’origine, quelque part au Moyen-Orient. Chrétienne, elle vit une idylle avec un jeune musulman dont elle porte l’enfant, une offense terrible pour sa famille qui la forcera à abandonner le nouveau-né, pour ensuite l’envoyer faire des études « dans la capitale », chez son oncle. Nous partons avec elle découvrir une ville occupée par une armée, un territoire déchiré par une guerre civile, et l’engagement grandissant de Nawal, qui se décuple quelques années plus tard lorsque, partie à la recherche de son enfant dans les orphelinats du pays, elle ne trouve que des champs de ruines et doit faire face à la terrible réalité que son enfant a été englouti par la guerre, recueilli par les milices et élevé dans la haine de ses frères. C’est alors que, de mère adolescente à jeune militante, deux nouveaux visages de Nawal se dessinent : terroriste… et prisonnière de guerre.

Si Incendies se situe dans un pays qui n’est jamais nommé et dont les villes sont fictives, les évocations du contexte géopolitique, cette crise entre les différentes communautés chrétiennes et musulmanes au sein du même pays situé au Moyen-Orient font deviner que l’histoire pourrait se dérouler au Liban, pays d’origine de l’auteur de la pièce, qu’il a quitté lorsqu’il était enfant. C’est également le pays d’origine de la militante Souha Fawa Bechara, dont l’histoire est étrangement similaire à celle de Nawal : Souha, chrétienne orthodoxe, a tenté d’assassiner le chef de la milice chrétienne alliée à l’armée israélienne qui occupait le sud Liban en s’infiltrant dans le camp adverse. Suite à son échec, elle fut arrêtée et torturée.

Ce manque de repères et le fait que rien n’est précisément nommé confère une dimension universelle à l’histoire de Nawal  puisqu’au fond, qu’importent les frontières. Le drame, l’horreur de cette situation qui pourrait précisément se dérouler dans n’importe quel pays ne changerait strictement rien à la puissance de la narration, et bien au contraire, renforce l’impression d’assister à une grande tragédie grecque : quête initiatique, recherche des origines, un côté presque mythologique et surtout un dénouement final à couper le souffle, point d’orgue d’une intense dramaturgie rarement vue au cinéma.

En souhaitant adapter cette pièce, Wajdi Mouawad a prévenu Denis Villeneuve : « Tu vas devoir refaire le même chemin que moi, et tu vas souffrir ». Le dramaturge lui a d’ailleurs cédé les droits de sa pièce à la seule condition que Villeneuve s’approprie le texte et l’emmène là où il le souhaite. « “Si tu veux [lui a assuré l’auteur] tu ne peux garder que le titre, une seule scène, un seul personnage.” Cette liberté totale a été bénéfique : si Wajdi avait été à côté de moi, j’aurais été incapable de bouger », déclare le réalisateur à Télérama.

Denis Villeneuve, s’il est relativement peu connu en Europe, a pourtant déjà signé plusieurs courts et longs métrages, tous titulaires du Prix Génie du Meilleur Film décerné par l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision : « Un 32 août sur terre » en 1998, « Maelström » en 2000 et le très prenant « Polytechnique » en 2010, qui relatait la tuerie de l’Ecole Polytechnique de Montréal durant laquelle Marc Lépine avait abattu 14 femmes sous prétexte que les féministes avaient gâché sa vie.

Pour camper le personnage principal, Villeneuve a rapidement choisi l’actrice Lubna Azabal qui incarne à merveille l’énergie incandescente de Nawal. L’actrice belge reçoit d’ailleurs le Magritte de la Meilleure Actrice pour ce rôle. Pour les jumeaux, le réalisateur s’entoure de deux jeunes acteurs canadiens : Mélissa Désormeaux-Poulin et Maxim Gaudette, qui avait déjà collaboré avec Villeneuve dans « Polytechnique » puisqu’il interprétait le tueur misogyne avec beaucoup d’intensité. Le casting est complété par Rémy Girard, incontournable acteur québécois révélé dans « Le Déclin de l’Empire américain » et « Les Invasions Barbares » de Denys Arcand, qui interprète ici le rôle du notaire, employé et confident de Nawal, qui est le seul à connaître toute la vérité et guide les jumeaux dans leur quête.

Il y a un avant et un après Incendies, qui est typiquement le genre de film dont on ne ressort pas indemne. Depuis la première scène – ce plan sur un enfant-soldat à qui on rase le crâne sur fond de « You and Whose Army » de Radiohead, jusqu’aux dernières secondes de la révélation finale, le spectateur remonte le fil d’Ariane avec les jumeaux et encaisse les terribles révélations les unes après les autres ; découvre l’horreur de la guerre, celle que l’on devine mais à laquelle on refuse de penser, de croire. Pourtant, Denis Villeneuve nous la montre et les images sont là, bien là et resteront gravées pour très longtemps.

Si vous décidez de plonger dans les eaux troubles d' »Incendies »: armez-vous, mais préparez-vous aussi à vivre un de vos plus grands moments de cinéma.

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