Le film de la semaine : « Il y a longtemps que je t’aime » de Philippe Claudel

Cette semaine, nous mettons la France et plus particulièrement la Lorraine à l’honneur avec « Il y a longtemps que je t’aime », première réalisation de l’écrivain Philippe Claudel.

Si vous n’avez encore jamais lu de romans de Philippe Claudel, ce nom ne vous est peut-être pourtant pas étranger : « Les âmes grises », film de 2005 réalisé par Yves Angelo est basé sur le livre homonyme de Claudel, qui a par ailleurs lui-même adapté le scénario pour le grand écran.Fort de son expérience dans le monde du 7ème art, il passe derrière la caméra pour la première fois en 2008 avec « Il y a longtemps que je t’aime » dont il a également signé le scénario.

L’histoire est très simple : après 15 ans d’incarcération, Juliette (Kristin Scott-Thomas) retrouve sa soeur Léa (Elsa Zylberstein), qui l’accueille au sein de sa maison, avec son mari et ses deux filles, à Nancy.

Nous nous retrouvons emmenés à la rencontre de la mystérieuse Juliette : qui est cette femme brisée, et quel crime a-t-elle bien pu commettre pour se retrouver enfermée pendant 15 longues années ? Comment les deux soeurs qui ne se connaissent presque pas vont s’apprivoiser mutuellement et retisser des liens familiaux ?

Claudel fait preuve, pour son premier long-métrage, d’une sensibilité à fleur de peau et dresse à merveille les portraits d’une galerie de personnages pudiques, qui tentent de cacher les profondes blessures d’un lourd passé laissé sous silence. Entre regards et non-dits, le film se construit lentement et dévoile petit à petit les différentes facettes et les secrets des personnages, de ces soeurs qui ont grandi l’une sans l’autre et qui n’osent évoquer leur histoire.

La mise en scène épurée et subtile laisse toute la place à l’émotion pure et à la découverte progressive de Juliette.

Claudel étonne de justesse, de pudeur et utilise sa part de féminité pour raconter cette histoire d’amour intense entre deux soeurs, qui commence dans le tragique et le pathos pour aller « peu à peu vers la lumière », vers l’espoir et la renaissance. Il montre à quel point qu’il est important de poser un autre regard sur les gens, d’appréhender l’Autre différemment : professeur en milieu carcéral pendant plus de 10 ans, il est certain que Claudel a mis beaucoup d’émotions et de convictions personnelles dans son premier film.

Claudel met littéralement tout son coeur dans ce film puisque, très attaché à sa Lorraine natale, il place l’action à Nancy, chef-lieu de la Meurthe-et-Moselle. On ressent tout le plaisir qu’il a eu de mettre en scène et de filmer sa ville : les maisons et cafés style Art Nouveau, la faculté de Lettres, la piscine, la pépinière, le cinéma… La caméra de Claudel donne une dimension toute particulière à ces lieux qu’on devine bourrés de souvenirs intimes alors qu’en fin de compte, l’histoire aurait pu se dérouler n’importe où en province : selon le réalisateur, les rapports qu’ont les personnages avec leur travail, leurs amis, au temps et à l’espace est typiquement provincial. On sent l’importance, le poids du regard et de la « réputation » des petites villes, où tout se sait vite et où il est préférable de tout cacher.

Le film ne cherche l’esbroufe ni dans les prouesses techniques ni dans une maîtrise de son média : ici, seules l’histoire et l’émotion comptent. Claudel met en scène une histoire qui pourrait, au fond, arriver à tout un chacun. Le film repose donc beaucoup sur ses deux actrices principales : Elsa Zylberstein et Kristin Scott-Thomas, fragiles et puissantes à la fois. Deux soeurs, deux femmes brisées qui se relèvent l’une l’autre. Les deux actrices ont d’ailleurs été récompensées pour leur performance : un César de la meilleure actrice dans un second rôle pour Elsa Zylberstein et un European Film Award pour Kristin Scott Thomas. Philippe Claudel, quant à lui, a reçu le BAFTA du meilleur film non anglophone et le César de la meilleure première oeuvre. Sans parler des nombreuses autres nominations pour Kristin Scott-Thomas, Philippe Claudel et Jean-Louis Aubert (qui signe la bande-originale, couronnée par son « Albert Ego ») en France et à travers le monde avec Berlin, Los Angeles et Londres.

En deux mots : un très beau film qui aborde des thèmes trop peu présents au cinéma (l’incarcération féminine, la réinsertion… et le dénouement final, dont le secret est bien gardé jusqu’aux dernières minutes) qui signe les débuts prometteur de Philippe Claudel derrière la caméra.

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