L’interview du mois : rencontre avec Amr Waked

Winter of discontent

De passage à Bruxelles pour la 39ème édition du Festival International du Film Indépendant, nous avons rencontré la star montante du cinéma égyptien Amr Waked, venu présenter « Winter of Discontent ». Le réalisateur, Ibrahim El Batout, y met en scène trois personnages dont les vies seront bouleversées par la Révolution du 25 janvier 2011…

Ce n’est pas votre premier film à propos de la révolution égyptienne…

C’est le premier que nous avons produit pendant la révolution. Auparavant nous avions déjà produit des courts-métrages, des documentaires, mais c’est le premier long-métrage. Nous avons commencé pendant la révolution et nous l’avons terminé un peu après…

Personnellement, qu’avez-vous ressenti pendant cette révolution et comment avez-vous utilisé ces émotions pour votre travail sur « Winter of Discontent » ?

J’ai été très touché, des choses très puissantes et très belles se sont produites. C’est le plus bel événement auquel il est possible d’assister, la révolte d’un peuple qui s’érige contre ce qu’il ne veut pas… C’est très positif.

Je pense que la révolution a libéré une énergie créative qui a affecté tout le monde et dont nous nous sommes simplement servi pour faire le film. C’est un peu comme une prise que l’on branche, et vous vous retrouvez poussé à créer… C’est un film que nous n’avions pas préparé, nous n’avions pas de scénario, les dialogues ont été improvisés… C’était spontané ! Toutes les personnes impliquées dans le film ont participé à la révolution et nous avons tous ressenti la même chose : on avait besoin de faire ce film. On en avait besoin, et on n’a pas vraiment bien su ce que c’était avant de le terminer. On avait juste besoin d’aller de l’avant, de faire… et on a réussi.

Vous avez joué dans « 18 jours », qui parlait également de la révolution… En quoi ces projets sont différents selon vous ?

Personnellement, et avec tout le respect que je dois à mes collègues, je n’ai pas aimé la plupart des courts-métrages de « 18 jours ». Beaucoup d’entre eux ont été fait très rapidement et je ne m’attendais pas à voir 10 films se faire en 2 mois. Ca m’a beaucoup déçu, pour être honnête. Ca m’a déçu parce qu’il y a des gens très talentueux qui ont travaillé sur ces films mais j’ai le sentiment que tout s’est fait très vite pour aller à Cannes… Or je pense qu’un film qui est fait pour Cannes est et restera dans l’ombre alors qu’un film qui est fait dans le seul but de faire un film pourra aller là où il le désirera, et pas seulement à Cannes.

Pensez-vous que c’est un devoir de citoyen, de faire un film sur la révolution ?

Pas vraiment… Je pense que c’était mon devoir de faire ce film, parce que j’étais conduit et attiré par cette énergie. C’était un besoin, réellement. Je ne pense pas qu’il y ait le moindre devoir de faire le moindre film ; le devoir de l’artiste est de faire ce qu’il ressent, c’est tout. Il ne faut pas mettre de nationalisme dans l’art, juste de l’humanité, sinon ça devient de la propagande… c’est le genre de chose qui plairait à Mussolini ! (rires)

Pensez-vous qu’il est important de continuer à insuffler les idées révolutionnaires aujourd’hui ?

Je pense que ces idées sont à l’origine de ce qui s’est passé, et si ces idées viennent à disparaitre, on aurait besoin de refaire une autre révolution… donc si on veut vivre heureux jusqu’au restant de nos jours, on doit continuer de faire vivre ces idées et surtout de garder l’attention des gens ; sans pour autant faire de la propagande, justement, parce que la limite est très fine entre défendre ses idéaux et un pouvoir. Je ne sais pas où se situe cette limite justement, et je préfère faire un film qui traite d’une fiction plutôt que de politique. D’ailleurs, « Winter of Discontent » n’est pas un film politique mais une réponse humaine à la politique.

Winter of discontent

Alors vous n’avez jamais pensé à une carrière politique ? 

Non, jamais ! En tant qu’artiste, je veux défendre l’humanité contre toute forme de folie nationaliste. Comme aujourd’hui où des gens essayent de forcer les choses contre l’égalité, contre l’humanité, contre tout ce dont l’être humain a besoin. Je pense que l’art est l’outil le plus puissant, et c’est ce que je sais faire ! Si je fais autre chose, je crains de perdre mon temps et de faire perdre du temps aux gens en ne parvenant pas à atteindre mes buts…

De plus, quand on devient un personnage public, c’est très différent parce que ce n’est plus vraiment lié à l’art mais vous avez un rôle social à jouer, des messages à porter et les concepts auxquels vous croyez à défendre. Je suis, par exemple, ambassadeur pour les Nations Unies, pour le Programme Commun sur le VIH/sida pour la région du Moyen-Orient et Afrique du Nord, où je pense que les personnes atteintes du virus du Sida sont maltraitées,  discriminées, stigmatisées et qu’elles souffrent énormément de l’ignorance de la société à propos de la maladie. En tant que personnage public, je peux aider sur ça, sur la connaissance, et j’en suis très heureux.

Vous choisissez des films avec de fortes revendications, des films engagés… A quel point est-ce un critère important pour vous ?

Ce qui m’importe ne fait en réalité pas partie de ma vie, mais de ce qu’il va en rester ensuite. Je pense que c’est plus important pour mon fils de savoir que son père a essayé autant que possible de faire des films avec une certaine gravité – qui ne doit pas nécessairement être dure à comprendre, ni intellectualisante… Il s’agit simplement d’une gravité vis-à-vis de l’humanité.

Et accepteriez-vous a contrario de jouer dans un gros blockbuster hollywoodien, en 3D avec des superhéros ?

Bien sûr, c’est même ma passion ! Je suis fan de superhéros et de comics ! Je pense que le meilleur porté à l’écran est Batman, c’est très proche de l’histoire d’origine et très bien fait. J’aime beaucoup Christopher Nolan, c’est un réalisateur brillant qui a su indéniablement allier l’aspect commercial et artistique, c’est quelque chose que j’aimerais être capable de faire. Il y a aussi James Cameron, qui est probablement encore plus commercial mais qui est un vrai génie ; Ridley Scott, Martin Scorcese et l’excentricité de Tim Burton… il y a des tas de réalisateurs de blockbuster qui ont une fabuleuse gravité artistique et je pense que c’est pour ça qu’ils ont autant de succès. Je pense que c’est une bonne position à adopter : ce n’est pas parce qu’on fait des films artistiques qu’on doit se priver de faire des blockbusters – mais qui doivent alors avoir ces paramètres, cette gravité artistique et pas juste… bon enfin pas comme Superman, par exemple ! Batman n’est pas Superman. (rires) La question est de savoir si on veut juste faire du profit, ou si on veut faire un film honnête. Et ce n’est pas juste une question d’argent… c’est une question qu’il faut être vrai, coller à l’histoire pour ne pas trahir les lecteurs du comics autant que possible…

Bref, tout ça pour dire qu’il est très difficile de classifier ce que je veux faire ou non, je sais juste que je veux toujours apprécier ce que je fais. Je ne veux pas m’arrêter un jour au beau milieu d’un tournage et penser que je fais juste ça pour l’argent. En tant qu’acteur, j’espère ne jamais avoir à faire ça : des films simplement alimentaires…

Depuis « Syriana », vous avez joué dans beaucoup de productions internationales (« House of Saddam », « Contagion », « Salmon Fishing in the Yemen »…), comment est-ce arrivé ?

Un directeur de casting cherchait quelqu’un du Moyen-Orient pour « Syriana ». C’est comme ça que ça a commencé. Puis j’ai eu un agent à Londres, et maintenant j’en ai un autre à Paris, ils m’envoient des projets sur lesquels je choisis parfois de travailler, et parfois non… J’en refuse beaucoup, d’ailleurs. Je refuse tous les projets en rapport avec le terrorisme. Vous savez, j’ai vécu au Moyen-Orient toute ma vie et je n’ai jamais rencontré un seul terroriste ! Pourquoi à chaque fois qu’on a besoin de quelqu’un du Moyen-Orient, c’est pour incarner un terroriste ? C’est une image très fausse véhiculée par la politique, et je n’ai pas envie de participer à cette propagande. Parce que c’est de la propagande, ce n’est pas de l’art. Syriana c’était de l’art, car c’était un film très équilibré à propos des vérités de cette région, avec ses bons comme ses mauvais côtés. Tous les autres projets étaient juste focalisés sur les mauvais côtés, tandis que le bien était représenté par les gentils américains.

Et qu’avez-vous retiré personnellement de ces expériences ?

Tout ce que vous faites s’ajoute à votre personnalité, à votre expérience et cela vous transforme inévitablement. Ca affecte vos choix, ce que vous allez faire après. J’étais satisfait de « Syriana », de ce qui avait été fait, du terroriste que j’ai interprété et c’est précisément ce pourquoi personne n’a réussi à me convaincre d’en réincarner un de nouveau. Tous les rôles de terroriste qu’on m’a proposé depuis « Syriana » étaient très inférieurs…

D’ailleurs votre personnage dans « Salmon Fishing in the Yemen » est à l’opposé extrême du terroriste…

Tout à fait, de même que dans « House of Saddam », dans tout le reste, dans tout ce que je fais, j’essaye de changer au maximum ! Si je passe d’un projet à un autre ce n’est pas pour refaire deux fois la même chose. Chaque rôle m’apporte toujours quelque chose de différent et j’aime apprendre de ces expériences.

Et que préférez-vous ? Les grosses productions américaines ou les films indépendants égyptiens ?

Je préfère n’importe quel bon film… les films qui touchent les gens sans prendre en compte leur ethnicité ou leurs origines, les films dans lesquels l’humanité est le centre émotionnel et non les films dont le sujet est la politique ou les conflits sociaux… Si un film ne reflète pas d’humanité, si je ne le ressens pas, alors pour moi ce qu’il a un but autre qu’artistique.

Vous jouez dans « Colt 45 », du réalisateur belge Fabrice Du Welz ! Comment est-ce arrivé, pourriez-vous nous en dire un peu plus sur ce projet ?

C’est mon agent parisien qui m’a envoyé le scripte ! C’est un film policier… Un thriller, un film d’action. J’y incarne un homme pas très droit, si vous voyez ce que je veux dire. Disons que je ne suis pas quelqu’un à qui on accorde sa confiance.

Et vous connaissiez Fabrice du Welz ?

Non pas du tout, enfin je le connaissais en tant que réalisateur mais je ne l’avais jamais rencontré. J’ai regardé Calvaire quand j’ai su qu’on allait travailler ensemble. Pour voir, savoir avec qui j’allais collaborer… et d’ailleurs quand j’ai rencontré Fabrice pour la première fois je pensais qu’il serait plus vieux… avec un film pareil ! Il est très jeune en fait, et j’ai pensé « Mais… c’est toi qui a réalisé ce film ?! Ah, ok… ! » (rires) Mais c’était très bien de travailler avec lui, c’était une très bonne expérience.

J’ai également travaillé avec Jan Kounen sur « Le Vol des Cigognes », c’est un homme très puissant.

Et vous avez joué dans la série française « Engrenages » aussi, vous jouez beaucoup en français ?

Oui « Engrenages » c’était en français, mais avec Jan c’était en roumain et c’était… plutôt intense puisque j’ai dû apprendre à parler roumain pour le rôle. Mais j’ai la chance de pouvoir parler n’importe quelle langue, c’est très facile pour moi. J’ai joué en arabe, en anglais, français, roumain et italien. J’aimerais beaucoup parler chinois ! Mais je crains que ça ne soit pas très… disons, convaincant. Vous savez, à cause de mon physique… (rires)

(Propos recueillis par Sarah Gury)