Interview d’Emmanuel Mouret pour « L’Art d’aimer »

L’Art d’aimer, le dernier long métrage d’Emmanuel Mouret, est actuellement en salles. Nous avions rencontré le cinéaste lors de son passage au Festival de Namur….

Comment est né le projet de ce film ?

La naissance d’un film est toujours quelque chose de difficile à résumé. L’idée de départ, c’est le titre du film, L’Art d’aimer. Je voulais reprendre ce titre célèbre du manuel d’Ovide pour rassembler différentes histoires autour du couple et du désir, et que ce titre fédère des histoires différentes, impliquant des générations différentes. J’avais plusieurs histoires qui traînaient dans mes carnets, dont certaines étaient des idées de longs métrages et je me suis rendu compte qu’il n’y avait que des moments particuliers qui m’intéressaient dans ces histoires. Je suis donc parti sur l’idée de les rassembler et d’en faire une sorte de film-choral. J’ai voulu me situer à mi-chemin entre le film à sketches et le film-choral à proprement parler. C’est une forme un peu particulière.

Pourrait-on comparer ce film à un recueil de nouvelles ?

D’une certaine manière, dans le sens où toutes ces histoires vont à l’essentiel de ce qu’elles développent. Comme des nouvelles, elles vont vite au cœur des choses. Mais c’est également différent, car il y a d’autres formes. Il y a des histoires qui sont en feuilleton, il y a des personnages que l’on retrouve d’une histoire à l’autre, etc. Donc, oui et non.

Le titre, emprunté Ovide, est celui d’un traité sur l’amour. Pensez-vous que l’amour  a des lois, et que vous en exposez quelques-unes dans le film ?

Le film s’amuse avec cette idée du manuel d’Ovide, dont chaque chapitre commence par un aphorisme, un conseil ou une maxime. Mais dans l’ouvrage d’Ovide, il y a des conseils destinés aux amoureux, tandis que dans mon film, les personnages ne sont pas les artisans de l’amour. C’est l’amour qui se joue d’eux. Chaque histoire est l’histoire d’un échec, mais d’un échec heureux. Ce n’est pas ce que voulaient les personnages, mais ce qui arrive est peut être mieux que ce qu’ils voulaient. Donc non, je ne pense pas que le film donne des conseils. L’amour est un domaine dans lequel il serait très présomptueux de vouloir sortir des lois ou donner des conseils.

Comment avez-vous abordé cette notion de film-choral dont vous parliez?

J’ai effectué un travail formel à partir des différentes histoires que j’avais, afin de les rendre variées. J’ai par exemple varié les âges de personnages, les natures de comédiens, les décors, même si tout se passe à Paris. Cela a été une recherche de contrastes, qui sont parfois presque imperceptibles. Concernant l’écriture, je me suis laissé aller au fil des histoires, et je pense que ce sont les comédiens qui ont apporté des contrastes, plus que mon écriture.

Les histoires ont-elles évolué en cours d’écriture, en termes de longueur, d’importance,… ?

Oui, il y a même des histoires qui ont été supprimées. Comme j’allais directement au cœur des histoires, je voulais un film sans temps morts. Je me suis imposé ce principe de ne pas prendre de détour, d’aller directement à l’essentiel. La voix-off permet, en cela, d’aller d’un point A à un point B, sans prendre de chemins détournés. Il y a donc eu un travail important pour rendre le film le plus dense et le plus rythmé possible.

Comment s’est fait le choix des comédiens ?

D’habitude, mes films tournent autour de trois ou quatre personnages principaux. Ici, il y avait au moins une douzaine de personnages qui avaient une importance égale, ce qui était très plaisant. Cela m’a donc permit à la fois de retravailler avec des acteurs que je connaissais bien, comme Judith Godrèche, Arianne Ascaride, ou Frédérique Bel, et également de découvrir dans le travail des acteurs comme François Cluzet, Julie Depardieu, Gaspard Ulliel, et bien d’autres. Le choix s’est fait très simplement. Il y a des tas d’acteurs que j’aime, que je trouve attachants. Mais il y a également eu quelques petites difficultés. Parmi ces difficultés, il fallait par exemple trouver les deux filles dont l’une se fait passer pour l’autre, mais Judith Godrèche et Julie Depardieu se sont très vite imposées pour ces deux rôles. C’était aussi intéressant de faire apparaître des contrastes entre les comédiens qui jouent en couple, comme par exemple entre François Cluzet et Frédérique Bel. Et j’ai eu la chance que tous ces comédiens répondent présent….

Comment qualifieriez-vous votre style ? Vous sentez-vous proche de la Nouvelle Vague, par exemple ?

Les films de la Nouvelle Vague m’ont donné l’envie de faire du cinéma. J’ai été un adolescent cinéphile qui a trouvé, comme beaucoup, son bonheur dans le cinéma « classique » plus que dans le cinéma contemporain. Il est évident que le courant le plus enivrant, quand on découvre le cinéma, c’est la Nouvelle Vague. La Nouvelle Vague a donc beaucoup compté pour moi. Mais je citerais également des cinéastes classiques, des années 30 aux années 70, français comme américains. Cela va de Jacques Becker à Lubitsch, en passant par Sacha Guitry et Billy Wilder. Le cinéma qui m’a inspiré est donc plus un cinéma classique que contemporain, et je pense que cela se ressent dans mes films.

Dans le film, vous comparez l’amour et la musique. Quelle est l’importance de la musique dans votre cinéma ?

Cette comparaison entre l’amour et la musique intervient au début du film. Je commence le film avec ça. C’est une manière de le commencer comme un conte, et d’avoir une touche de merveilleux, et une part enfantine. Dans mes films, je n’ai pas une théorie par rapport à la musique. Mais c’est quelque chose qui prend beaucoup de temps au montage. Le montage des images se fait beaucoup plus rapidement que le choix des musiques. Je pense qu’il faut choisir les musiques en les essayant au montage. Il faut les essayer, le réécouter, revoir le film…. La musique prend tellement le dessus sur l’image que c’est toujours quelque chose de très délicat. C’est sûr que la musique a beaucoup d’importance dans le plaisir du film, maintenant qu’il est terminé, mais c’est quelque chose que je suis incapable de théoriser.

Dans tous vos films, il y a un moment où les personnages se libèrent et font ce qui leur plaît, ce qu’ils ont envie de faire. Certains des titres de vos films font d’ailleurs directement référence à cela (Fais-moi plaisir, Laissons Lucie faire, …). Cette référence au plaisir et à la liberté est-elle centrale pour vous ?

Pour moi le plaisir, c’est là où le cinéma commence, avant de parler de profondeur, de propos et d’autres choses très sérieuses. Le cinéma est avant tout une affaire de plaisir. C’est comme cela que je suis entré dans le cinéma, étant gamin, et c’est une chose à laquelle je reste très attaché, à ma manière. Je pense d’ailleurs que Truffaut avait intitulé un de ses recueils d’articles « Le plaisir des yeux », dans cette idée-là. Là où je vous corrige, c’est que mes personnages visent à la satisfaction de leurs désirs, comme tout un chacun, mais leur désir est double : il est à la fois d’ordre sexuel ou sentimental, mais ils ont aussi le désir d’être des gens biens. La satisfaction de leurs désirs primaires passe donc par toute une série de détours. L’enjeu de la plupart de mes films est là et c’est de là que découle la complexité des situations.

Entretien réalisé par Thibaut Grégoire

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