« Territoire perdu » de Pierre-Yves Vandeweerd

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Présenté en compétition officielle, Territoire perdu, le nouveau film de Pierre-Yves Vandeweerd, se plonge dans le quotidien des Sahraouis, un peuple en exil condamné à se réfugier sur un bout de désert algérien. Le cinéaste pose sa caméra dans ce désert aride où sont réfugiés plus de 160 000 personnes fuyant encore aujourd’hui l’oppression. Un documentaire magnifique et intelligent qui prouve une fois de plus que la vitalité du cinéma belge dans ce domaine n’est plus à démontrer.

Pour commencer à parler de ce film, je doit d’abord m’exprimer à la première personne. Un drôle de sentiment est apparu en moi durant la vision de Territoire perdu. Dans le constant déphasement qui est le mien à chaque fois que je me retrouve devant un film, il m’a semblé que ce documentaire interrogeait directement ma façon d’appréhender le cinéma, de regarder un film et d’en parler par la suite. Pourquoi nous obstine-t-on, nous les amateurs de cinéma, à regarder des films ? Territoire perdu m’a lancé la question en pleine face. Le film rappelle que tout spectateur occulte beaucoup de choses quand il se retrouve devant des images. A savoir : la radicale altérité du monde, le fait que lorsque les images défilent le monde, lui, continue à tourner.

J’ai l’impression que Territoire perdu, même si ce n’est pas son intention, invite son spectateur à ne pas oublier qu’un film qui ne s’ouvre pas à cette altérité, qui est en quelque auto-suffisant, fermé à toute sorte de lignes de fuite, manque à son devoir moral. Je n’entends pas, par là, qu’une œuvre doit à tout prix assurer un « quota » d’image réaliste pour rappeler au spectateur qu’il est au cinéma. Je veux plutôt dire qu’un film, par sa forme, son regard, sa construction esthétique, se doit de faire redécouvrir son sujet en respectant, toujours, l’altérité du monde. C’est exactement ce que réalise Territoire perdu avec son noir et blanc nuancé et son fond sonore qui refusent de filmer la vie des Sahraouis sans en saisir la véritable nature. Car un documentaire banal aurait oublié de filmer l’imaginaire, les rêves, la complexité d’une situation à un moment donné de son histoire.

Dans l’excellent dossier de presse du film, Pierre-Yves Vandeweerd explique qu’il a voulu sublimer le réel. Le paysage désertique algérien est en effet montré comme un territoire ouvert et indiscernable qui en ferait presque oublier la chaleur et le désespoir de la population. Pourquoi ce choix ? C’est un geste autant artistique que politique. Rendre à un peuple un univers, un imaginaire, une parole, est la chose la plus politique qui soit, loin de la dictature de l’image réaliste (reportage, images sensationnelles, fiction…) qui considère comme acquis l’identité d’un peuple et qui oublie, dans son arrogante supériorité, que l’humanité est la même partout, qu’un homme forcé à l’exil dans le désert n’est pas si différent d’un employé assis à son bureau. Les préoccupations et les sensibilités sont les mêmes.

Territoire perdu raconte l’enfermement d’une population et la disparition progressive d’une culture. A l’instar des chameaux enfermés dans leur enclos, et qui furent autrefois selon la légende locale des animaux dignes, la situation actuelle des Sahraouis n’est pas prête d’évoluer. L’oppression continue, le dialogue est toujours rompu. Seul un cinéaste brillant, à la fois poète et engagé, donne une dernière chance à ce peuple opprimé ne pas sombrer dans l’oubli. Territoire perdu est un essai cinématographique magnifique et indispensable.

Guillaume Richard

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