La révolution arabe s’invite au 26 FIFF de Namur

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Avec « Plus jamais peur », le cinéaste tunisien Mourad Ben Cheikh nous fait découvrir la révolution tunisienne comme on ne l’a jamais vue. Les images du peuple luttant dans la rue et les témoignages de plusieurs protagonistes confèrent à ce documentaire une importance décisive. Nous avons rencontré le cinéaste au cours d’un entretien passionnant sur la situation de la Tunisie au lendemain de la révolution. Mais plus encore, le cinéaste nous donne déjà une idée du nouveau cinéma qui va pouvoir naître des ruines de la dictature démantelée.

Descendre dans la rue au moment de la révolution pour filmer a-t-il été pour vous une évidence ?

Oui, c’était non seulement une évidence, mais aussi un besoin vital. J’ai vécu le 14 janvier comme un citoyen en relayant au maximum l’information sur internet. Quand 60000 personnes déambulent dans la rue pour mettre fin à un régime, on sait que l’instant est historique. Pour la

première fois, les tunisiens se sont sentis citoyens, ce qu’ils n’étaient pas auparavant. Dans ce contexte, il y avait une véritable urgence à filmer ce changement. Le désir de filmer, le devoir, la nécessité, l’obligation de tourner, étaient devenus pour moi absolus.

Aviez-vous votre film en tête avant de tourner ou tout s’est-il construit au fur et à mesure de l’évolution de la situation ?

Ce film renverse toutes les habitudes et toutes les règles du cinéma traditionnel. En général, on réfléchit à un projet pendant des mois, on l’écrit, puis on cherche un financement et enfin le tournage débute. Cela peut durer des années. « Plus jamais peur » renverse ce schéma car, au contraire, il s’agit d’un geste cinématographique qui s’accomplit au moment même où il se pense. Je n’ai pas eu le temps de rêver mon film, je l’ai créé dans l’instant, dans une gymnastique mentale assez complexe où j’ai dû alterner ma position de cinéaste et de citoyen. Ce fût très exaltant.

Avez-vous eu, sur le terrain, une vision claire ce qui était en train de se passer ?

Plus qu’une vision, je me suis entièrement basé sur mes intuitions qui se sont confirmées au fil des jours. Mon film repose sur l’instinct. Les tunisiens eux-mêmes n’ont pas planifié la révolution, ils ont agi dans l’instant. Un véritable bras de fer a opposé le peuple au pouvoir. Contrairement au passé, le peuple a senti que, cette fois-ci, il pouvait gagner. Nous avons partagé le même instinct, celui du citoyen en révolte.

Est-ce que vous avez rencontré des pressions durant le tournage ?

Non. Les rapports avec les protagonistes et la foule dans les rues furent simples et immédiats même si on m’a demandé parfois de me présenter. Mais nous avons toujours été accepté, contrairement à certaines équipes de télévision à qui on refusait l’accès. C’est la manière dont on se présente et dont on entame le dialogue qui est déterminante. Il ne faut pas trahir l’autre quand on veut le filmer. C’est une règle fondamentale dans ce métier. Les gens m’ont fait confiance, et je leur suis redevable, à l’écran et en dehors. Tout est une question de point de vue. Les médias étrangers ont débarqué en Tunisie en prétendant qu’ils connaissaient notre culture, alors qu’ils nous ont ignoré pendant des années.

Leurs idées étaient-elles préconçues ?

Tout à fait. Par exemple, l’Occident se faisait une idée bien précise de Ben Ali : il était celui qui protégeait l’Occident de l’intégrisme musulman. Il est difficile pour certains, encore aujourd’hui, de ne pas regarder le monde arabe à travers ce prisme. Même si Ben Ali et Moubarak sont partis, certains occidentaux cherchent toujours à consolider ce schéma. Sauf que les points de repère ont changé.

Quelle était la situation des cinéastes tunisiens sous Ben Ali ?

Il faut d’abord dire une chose essentielle : très peu de cinéastes étaient affiliés au régime. Le cinéma était un secteur qui ne faisait pas de propagande pour Ben Ali, à l’inverse des médias. Dans ce contexte, les cinéastes réalisaient très peu de films, ils payaient cher cette indépendance. Aujourd’hui, cette indépendance du cinéma s’impose comme le moyen idéal pour décrire la nouvelle Tunisie.

Comment ? Par quels moyens ? Un cinéma de fiction ?

Il faut plusieurs miroirs. Chaque film, chaque point de vue, en est un qui reproduit une face de la liberté. Quand les miroirs se multiplient, la réalité prend forme. La réalité est multiple. Donc, plus on est nombreux, plus l’image de la Tunisie sera riche et complexe. Le régime de Ben Ali a privé les tunisiens de leur propre image. Il nous a renvoyé à la seule « réalité » que le régime avait créée. Le peuple tunisien a besoin de redécouvrir qu’il est riche, multiple et talentueux. Avant, la Tunisie était un désert où il ne fallait pas faire d’ombre à Ben Ali. La liberté retrouvée nous permettra de développer de nouvelles approches.

Pensez-vous qu’une révolution de l’image va avoir lieu ?

Certainement. Une évolution de l’image, de l’écrit, de la pensée. Par exemple, la caricature a explosé. Un nombre incalculable de talents a été privé de son moyen d’expression. Rien ne pouvait exister en dehors du mécanisme du parti. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, je suis très optimiste car tout est en train de se restructurer. Le dialogue se met en place.

La démocratie s’est-elle définitivement installée en Tunisie ?

L’avenir nous le dira. Ce mot fût un leurre jusqu’au 14 janvier. La preuve en est avec tous les discours de Ben Ali. Pour que la démocratie puisse exister, il faut qu’elle s’affirme pleinement.

Qui a aujourd’hui les cartes en main pour reconstruire le pays et organiser la transition ?

J’espère que personne n’aura toutes les cartes en main car c’est le principe même de la démocratie. Le 23 octobre, les premières élections entièrement libres seront organisées. L’un des choses les plus importantes que nous sommes en train d’acquérir est cette capacité de dialoguer et d’arriver à des compromis. La Tunisie est plurielle et doit l’assumer constitutionnellement. Les médias doivent emboîter le pas pour faire comprendre au peuple l’importance de la situation. Je pense que de manière générale, le grand enjeu en Tunisie est médiatique. C’est de là que doit provenir le changement.

Que pensez-vous de l’attitude des médias étrangers qui furent très présents lors de la Révolution, et qui maintenant désertent le pays alors que la situation est tout aussi cruciale ?

Il faudrait qu’il y ait à nouveau une centaine de morts pour voir revenir les journalistes dans notre pays. C’est triste car la Tunisie, à ce jour, est peut-être un des laboratoires politiques les plus importants au monde. Pas seulement pour Internet. Des élections libres ouvrent un espace démocratique à des partis religieux et idéologiquement très différents. Et cela pour la première fois dans un pays où régnait la pensée unique. Cette situation pourra servir de modèle par la suite, et pas seulement pour les pays arabes. Une instance indépendante va organiser les élections. Il est très utile de comprendre ce principe unique au monde. Or, les médias ne s’y intéressent pas, ils ne s’intéressent pas non plus à notre législation qui oblige qu’une parité parfaite entre les hommes et les femmes constitue les listes des partis politiques. 50% de femmes se présentent en politique.

La révolution tunisienne a également annoncé un autre fait unique au monde : le rôle d’Internet et des réseaux sociaux dans la lutte politique.  

Exactement. Je considère que c’est en effet un tournant pour le monde. On n’a jamais eu un tel outil auparavant. Depuis qu’il existe, on en a relevé que les points négatifs (l’isolement, la dépendance, l’abrutissement…). L’indignation devient possible, alors que ce n’était pas le cas auparavant. Internet, pour la première fois, a produit des résultats concrets sur l’évolution d’une société. A travers les réseaux sociaux, le tunisien a pu dévoiler ce qui était caché et créer une place virtuelle pour une parole libre. En discutant, de nombreux tunisiens se sont rendu compte qu’ils étaient nombreux à refuser le pouvoir. Un consensus absolument unique dans l’Histoire s’est alors créé. Il s’est formé avec une rapidité extraordinaire qui a ensuite contaminé l’Égypte, l’Espagne, l’Italie. Ce n’est que le début d’un changement qui affectera l’ensemble du monde.

Propos recueillis par Guillaume Richard