« Bons baisers de la colonie » de Nathalie Borgers

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La cinéaste Nathalie Borgers explore le passé de sa famille à travers le destin d’une de ses tantes, Suzanne, d’origine rwandaise, qui fût emmenée en Belgique à l’âge de 4 ans pour échapper à un « destin d’enfant métisse ». Nathalie Borgers découvre en 2001 l’existence de cette tante à qui elle décide de rendre visite pour connaître son histoire. Le film se construit autour de cette rencontre complexe et délicate qui englobe un aspect peu connu du colonialisme belge.

Sur le ton du film personnel, Nathalie Borgers prend sa caméra pour remonter son propre arbre généalogique. Cette pratique est courante dans le cinéma documentaire belge. Elle ne permet pas seulement de parler de soi à la manière d’une confession en renversant les frontières et les codes de l’expression cinématographique. Le cinéma documentaire à la première personne s’ouvre toujours sur une autre dimension, plus large et qui généralement touche à des aspects sociaux, politiques ou culturels. Bons baisers de la colonie met en lumière un aspect peu connu de la colonisation belge : les histoires d’amour entre les colons et les autochtones. Le film se construit autour d’une grande question : qu’advient-il des enfants nés de ces rencontres ?

Le grand-père de la cinéaste a donc vécu une histoire, une histoire d’amour semble-t-il, en Afrique, à côté de son mariage officiel. De cette union naissent trois enfants, Suzanne, Jacques et Jean, les deux derniers portent les mêmes prénoms que les enfants belges de l’ancien colon. Suzanne est envoyée en Belgique. Son père veut la protéger de son statut de « métisse », par peur que son avenir soit compromis. Car, en effet, une métisse devient souvent, selon les mots de Suzanne, une prostituée. Suzanne ne connaîtra jamais sa mère et ne retournera pas dans son village. Bons baisers de la colonie prend sa source au cœur de ce qui reste pour cette femme un regret, une angoisse et un trésor caché qu’elle préserve avec autant d’amertume que d’amour. Sur son visage se lisent la marque de ces regrets du passé et les silences restés trop longtemps enfouis.

Suzanne dit en effet que c’est une torture mentale que de repenser à son histoire personnelle. A un moment, Nathalie Borgers s’excuse même de venir l’importuner avec ses visites répétitives. Le film joue essentiellement sur les liens qui se tissent entre les deux femmes. L’humour de Suzanne, aussi naturel qu’il soit (d’ailleurs, durant la projection, les spectateurs ont beaucoup ri) permet de détourner l’émotion qui se produit en elle au fil des rencontres. Par exemple, dans une très belle scène, la vieille femme est à l’hôpital. La cinéaste arrive et lui annonce qu’elle a une bonne nouvelle. Ce à quoi répond Suzanne par un très singulier : « Tu es enceinte ? »

Tout le film repose sur ce double ton où l’humour vient atténuer l’émotion et sert de bouclier. Plus encore, Bons baisers de la colonie s’impose comme un modèle dans la construction cinématographique d’une rencontre. La dimension personnelle des faits ne prend jamais le pas sur les non-dits de l’Histoire. A travers le destin de sa protagoniste, le film questionne en toile de fond le sort des autochtones, les principes qu’ils ont été forcés d’accepter et, plus que tout mais de manière indirecte, le statut du peuple africain durant le XXème siècle. La rencontre de la cinéaste avec sa tante nous rappelle que l’homme noir fût l’une des grandes victimes du siècle passé. C’est aussi cette souffrance, ce déracinement, qu’on peut lire dans le regard et les traits de Suzanne. Mais à l’instar de son frère africain qu’elle retrouve à la fin du film, et dont elle dit qu’il est « bon » en voyant son regard, Suzanne conserve, elle aussi, dans son visage, une profondeur humaine que Bons baisers de la colonie immortalise définitivement à l’heure où les sceaux de l’Histoire effacent certains blocs de la mémoire de notre pays et du continent africain.

Guillaume Richard