« The Artist » de Michel Hazanavicius

A l’occasion de sa sortie en salles, un retour s’impose sur ce grand film populaire qui a étonné Cannes par sa fraîcheur en mai dernier. Au départ : un pari fou, celui de Michel Hazanavicius, de réaliser un film en noir et blanc, entièrement muet, racontant le passage douloureux du muet au parlant. Un projet qui s’annonçait comme un pastiche, à l’image des précédents films d’Hazanavicius, et se révèle un grand petit film. Petit par son humilité et le respect qu’il a vis-à-vis de ses références, grand par l’ampleur qu’il acquiert au fil des séquences et l’émotion qu’il procure par le simple biais de la cinéphilie.

Au début du film, les attentes semblent se confirmer : il s’agit bien d’une comédie. Après avoir planté le décor d’une salle de cinéma du début du siècle, comblée par un public vivant intensément la moindre seconde de ce qu’il voit à l’écran, The Artist introduit sa vedette, Georges Valentin, star suprême et quasi-unique des films d’action de l’époque, et grand cabotin devant l’éternel. Accompagné de son fidèle compagnon, cabot lui aussi, le voilà qui se lance dans un grand numéro de charme pour son public adoré, au grand dam de sa partenaire jalouse. La référence à la scène d’ouverture de Singin’ in’ the Rain de Stanley Donen ne fait pas l’ombre d’un doute, et ce modèle restera indéniable tout le long du film.

Jean Dujardin s’en donne à cœur joie dans son  rôle de grand enfant gâté, pour qui la vie est un immense terrain de jeu et qui ne recule devant aucune gaminerie. Sa rencontre avec le second personnage du film, la future actrice Peppy Miller (Bérénice Béjo) dans la scène suivante infirme la crainte d’un numéro d’acteur-humoriste. Leur relation à l’écran est tout simplement magique, instinctive, solaire. C’est sûr, le film n’est pas une comédie. C’est une histoire d’amour !

L’idylle naissante entre les deux personnages est captée de manière aussi inventive que touchante, notamment grâce à un passage résumant, en la répétition du même plan rejoué plusieurs fois, le contexte particulier dans lequel sont plongés les acteurs sur un plateau et les relations fortes qui peuvent en découler. Le fait que le film soit muet renforce l’impact du jeu des comédiens, tous les deux parfaits, sublimant leur interprétation gestuelle. Par l’artifice du vieillissement du film et l’amputation forcée du son, Hazanavicius parvient à créer une épure : celle de l’acteur, ramené à sa plus pure expression corporelle.

Puis, les choses changent. La parole apparaît. Mais uniquement dans le scénario, car le film reste muet, fidèle à sa ligne. L’acteur suprême ne voit pas la menace qui plane au dessus de sa tête et s’achemine inévitablement vers un déclin annoncé, supplanté malgré lui par la femme qu’il convoite. Il est comme emprisonné dans son film muet, incapable d’évoluer, incapable de parler. On pense une nouvelle fois à Singin’ in the Rain, mais également à Sunset Blvd., tant le destin de Georges Valentin semble proche de celui de Gloria Swanson dans le film de Billy Wilder, star déchue hantée par ses moments de gloire. Mais s’il doit sans doute tout à ses modèles en matière d’inspiration et de scénario, le film franchit une étape supplémentaire et atteint un statut particulier dans l’histoire du cinéma : il s’agit du premier film muet sur le parlant. Cette pirouette « extratemporelle » élève le film à un niveau théorique inespéré pour un film de divertissement.

Au-delà de son aspect esthétique et conceptuel, le film impose surtout son histoire d’amour bouleversante. The Artist est indéniablement un film d’amour, à tous les niveaux : amour réel, incarné, mais également amour du cinéma auquel le film est une ode. Cet amour-là s’exprime certes par ses références, ses influences, mais aussi, et surtout, au travers l’histoire de Georges et de Peppy, renvoyant à toutes les grandes romances qu’a pu réserver en plus d’un siècle cette machine à aimer qu’est le cinématographe.

L’amour, au sens relationnel du terme est également ici le moyen de donner au film une autre dimension, beaucoup plus inattendue, celle de l’inversion des valeurs. Georges Valentin, face à la déchéance qu’il subit, reste sans défense, toujours à sa place de petit garçon, meurtri et dépassé par les événements. La perte de son statut d’icône va jusqu’à diminuer sa fierté, sa dignité. Livré à lui même, il ne peut que se laisser couler imperceptiblement. Et c’est grâce à l’aide d’une femme que s’entrouvrira pour lui la possibilité de remonter la pente. Cette femme, qui se trouve maintenant au dessus de lui, détient le pouvoir de le sauver. Mais sera-t-il prêt à accepter cette main tendue ou un dernier sursaut d’orgueil viendra-t-il gâcher cet amour absolu ? Parabole sur l’évolution des rapports hommes-femmes tout comme sur celle du cinéma, The Artist se révèle en fin de compte être un film sur le changement, tout en restant ancré dans le passé.

Thibaut Grégoire