Bilan du 37ème Festival du cinéma américain de Deauville

Depuis plus de trente ans, le Festival du cinéma américain de Deauville, par la cohérence et l’alchimie de sa sélection, donne l’occasion à son public de palper les changements de la société au plus près de ceux qui la construisent.

Découvrez sur UniversCiné un cycle autour du Festival de Deauville qui reprend quelques films américains indépendants :

Le véritable intérêt du festival est de mettre en avant la vocation anthropologique du cinéma américain et son infaillible dévouement à une esthétique à hauteur d’homme. Ainsi, malgré les paradoxes et les impasses idéologiques qui la composent (ce que le festival n’a pas manqué de relayer, nous le verrons), la production américaine, de surcroît indépendante, reste un objet d’étude fascinant qui permet de réfléchir sur la manière dont un type cinéma particulier donne sens à la question qui le traverse de part en part depuis qu’il existe : qu’est-ce qu’être humain et comment trouver une place dans la société ?

On ne vient pas donc à Deauville en tant que cinéphile-esthète mais plutôt comme un cinéphile-anthropologue attentif à chaque détail qui viendrait révéler quelque chose sur cette question. Une idée peut surgir à tout moment. Le fait, unique et réducteur à la fois, que tous les films déclinent la même grammaire, recourent au même type de perception et à la même sensibilité à l’égard des choses donne à celui qui voit 30 films sur le festival un accès à une sorte d’observatoire terrestre. Cette cohérence implique que chaque film devient la pièce d’un grand puzzle qui mesure l’état de la condition humaine au cœur de la société.

Ce mythe du cinéma américain à hauteur d’homme, cette ontologie qui lui est propre, définit l’essence même du cinéma américain. Or, de tous temps, ce mythe a tantôt été travesti et détourné pour servir les pires dérapages idéologiques, tantôt il s’exprime avec force et vérité, et finit par apporter plus qu’un témoignage sur notre propre existence. Cette scission en deux voies est toujours d’actualité, surtout à l’heure actuelle où l’idéologie post-11 septembre s’est emparée de nombreux films, transformant les corps en victimes et les combats en aliénation.

Ce 37ème Festival de Deauville s’est bâtit autour de plusieurs grands axes qui sont autant de questions et de constats que les films ont dressés, consciemment ou non. Le premier thème, qui constitue par ailleurs un grand fondement du cinéma américain, interroge l’égalité entre les hommes et l’universalisation de ce principe. « On the ice » et « En secret » montrent que même au bout du monde, la jeunesse n’est pas différente, elle écoute du rap, elle fait la fête, elle est en conflit avec l’ordre parental… Tous les films de la compétition parlent de cette « uniformisation ». Les deux titres cités plus haut encore plus loin en se demandant : que reste-t-il des traditions ? Le souci de l’égalité n’entraîne-t-il pas la disparition de la culture en faussant la transmission ? Le magnifique « On the ice » commence par un rituel ancien, comme pour signifier qu’il se produit un changement à l’échelle mondiale, un élan démocratique certes, mais qui dans son universalité entre en conflit avec la survie des cultures minoritaires.

Il a donc été beaucoup question de la jeunesse, deuxième grand thème du Festival. Pourquoi le cinéma américain l’aime-t-il tant ? Depuis plusieurs années, on assiste à un véritable déferlement de films sur ou avec des adolescents, comme si leur situation était la chose la plus importante aux yeux des cinéastes américains. Le « teen movie » est devenu une véritable institution qui ne se limite plus aux collèges movies. Ainsi, l’adolescence s’impose comme le moyen le plus subtil pour parler des problèmes de transmission des valeurs (« On the ice », « Yelling to the sky », « En secret »…). Le genre est également capable de partager des réflexions existentielles (« Terri », « Without », « Another earth » ) ou de servir de centre névralgique pour des sujets de société (la famille, la réussite sociale…). Si le cinéma américain a toujours cultivé une politique des genres, il est clair que celui qui domine actuellement, et depuis une dizaine année, est le « teen movie ». Il faudrait en élargir la définition pour lui donner la place qu’il mérite dans l’histoire du cinéma américain.

Le « teen movie » occupe une place beaucoup plus importante que les films paraphrasant le 11 septembre. Deux exemples nous montrent à quel point un thème « dans l’ère du temps » se fonde sur des impasses idéologiques. Le premier, avec le grand prix, « Take Shelter », accordé par le président du jury, Olivier Assayas. Un père de famille en proie à des crises de schizophrénie entrevoit dans ses cauchemars une tornade meurtrière. En plus de surligner le portrait de la maladie et de réduire les potentialités de l’histoire à un conflit intérieur (idem pour « Another earth »), le film s’imprègne de l’idéologie apocalyptique post-11 septembre où la menace n’est jamais loin et l’équilibre du cocon familial toujours à sauver. Jeff Nichols fait preuve d’une grande maîtrise, certes, mais quelle est la différence entre son film et un blockbuster qui fait des USA une terre vulnérable toujours en alerte fasse à un ennemi invisible ? Autrement dit : cette idéologie (qui n’a rien de profond) est avant tout un outil de propagande qu’il faut déconstruire.

Autre exemple du « mythe américain détourné » : le désormais convenu retour des soldats américains engagés en Irak. « Return » de Liza Jonhson était présenté cette année au festival, et ce fût heureusement le seul film de ce genre. Bien qu’il dresse le portrait intéressant d’une mère de famille, l’arrière-plan du film laisse dubitatif : les soldats et les valeurs américaines (le couple…) sont les premières victimes de la guerre. Cette façon d’inverser les rôles et de se déresponsabiliser, en faisant glisser les problèmes d’une sphère à l’autre, affaiblit considérablement le film. De manière générale, tous les films récents qui parlent de l’après-guerre partagent cette idéologie victimaire. Pourquoi ne montre-t-on jamais la réalité des choses ? Même Redacted ou The Hurt locker, sous leur apparent ton critique, sont construits sur un même axe de vision, laissant à l’Autre (l’irakien) sa place habituelle : celle d’un corps incompréhensible, lointain, étranger et déshumanisé.

Le festival nous a épargné un nombre trop élevé de film de la sorte. Dans l’ensemble, la compétition se révèle être un bon crût, avec des films simples et souvent réussis. On retiendra en tête « On the ice » et « The dynamiter » (prix du jury), les deux plus belles surprises de la sélection. Notons également l’excellent teen movie crépusculaire « Terri », qui suit un adolescent en crise sortant de sa solitude. Enfin, notre coup de cœur : « Another happy day » de Sam Levinson. Certains reprochent à ce film d’être « une suite fatigante de numéros d’acteurs » ou encore « une horrible radiographie dispensable d’une famille riche en crise ». Si on passe outre ces critiques superficielles, on se retrouve face à un premier film drôle et émouvant aux accents cassavetsiens qui dresse l’impossible union d’une famille au bord de la rupture. Un coup de maître. On oubliera par contre « Detachment », « Another earth » ou « Jess+Moss ».

Côté avant-première, on retiendra le décapant « Fright Night » de Craig Gillespie qui revient avec un blockbuster marginal qui se déroule dans une petite ville parfaite, symbole du rêve américain, mais… isolée dans le désert et habitée par un vampire ! Gus Van Sant signe son film le plus personnel, l’envoûtant « Restless », tandis que Nicolas Winding Refn confirme son statut de nouveau « prodige », dans la lignée de Scorsese, De Palma ou Tarantino, avec « Drive », un requiem magistralement mis en scène. L’humour noir de l’inimitable (et trop méconnu) Todd Solondz avec « Dark Horse » a séduit les festivaliers et la critique. Abel Ferarra, quant à lui, a déçu avec son « 4:44, Last Day on Earth ».

En bref, ce qu’il faut retenir de cette 37ème édition :

« La couleur des sentiments » de Tate Taylor

Propulsé en tête du box office US dès sa première semaine d’exploitation, « La couleur des sentiments » est le succès surprise de cette fin d’été. Au départ, il s’agissait d’un projet entièrement indépendant que Dreamworks et Chris Columbus se sont réappropriés après que le roman qui a servi de base au film soit devenu un best-seller. Voir un sujet aussi délicat (la condition des afro-américains dans les années 20) atterrir dans les mains d’un réalisateur de film pour enfant pouvait laisser craindre le pire. Au final, le tout est logiquement consensuel et plein de bons sentiments. Pourtant, la galerie de personnages féminins est irrésistible, et en particulier celui d’une blonde délurée, rejetée par sa communauté pour être trop en avance sur son temps. Il y a de l’humour, de la fraîcheur et quelques bonnes idées. On peut certes contester les paradoxes de ce film, mais pas le rejeter en tout point.

“All she can” d’Amy Wendel

Portrait d’une ado en difficulté qui tente de passer le concours d’haltérophilie pour obtenir une bourse et aller à l’université. Un film indépendant honnête.

“Another happy day” de Sam Levinson

Le film le plus stimulant de la compétition. Sam Levinson, âgé seulement de 27 ans, fait preuve d’une maîtrise impressionnante de l’écriture et de la direction d’acteur. Le film est mené tambour battant, alternant les moments d’humour et de tristesse avec une fraîcheur qu’on avait plus vue depuis longtemps dans la comédie américaine. Nous tenons peut-être là l’un des faiseurs de la comédie US de demain, intelligente, émouvante et décalée à la fois.

“On the ice” de Andrew Okpeaha Maclean

En Alaska, deux amis tuent par accident un de leur camarade. Loin des clichés, le film nous fait découvrir une tranche de la population méconnue à travers un conflit moral qui n’a rien à envier aux films de Mahamat Saleh Haroun. La fin, magnifique, évite le dénouement classique de ce type d’histoire. Un prix aurait semblé logique et mérité.

“Terri” d’Azazel Jacobs

Peut-on réalisé un film sur un ado obèse qui passe ses journées en pijama sans tomber dans la caricature et la moquerie ? « Terri » le prouve en allant à l’encontre des principes du teen movie classique. Le film déroute souvent par son mystère latent et ses scènes discontinues, mais finit par emporter l’adhésion du spectateur grâce à une scène finale magistrale où Terri quitte un âge pour entrer dans un autre.

« Dark Horse » de Todd Solondz

Rebaptisé en français « L’outsider », le nouveau film de Todd Solondz, un Woody Allen de banlieue, dépeint la rencontre entre un adulescent vivant chez ses parents et une dépressive solitaire à la recherche du grand amour. Drôle, d’un ironie magistrale qui ne se complait jamais dans le cynisme, ce nouvel opus donne encore plus envie de faire redécouvrir ce cinéaste méconnu qui jette un regard tendre et caustique sur les outsiders (geeks, beaufs,…) de nos sociétés…

“The dynamiter” de Matthew Gordon

Avec « Terri », « The dynamiter » est sans doute le film le plus abouti sur l’adolescence que le festival ait pu montrer. Le prix du jury est logique puisqu’il récompense aussi l’un des plus beau film de la compétition. Entre fiction et réalité, il suit l’apprentissage d’un jeune garçon des campagnes abandonné par ses parents et qui décide de prendre sa vie en main. Le contraste de cet ado qui semble vivre dans un univers parallèle avec la réalité du monde qui l’entoure est intelligemment traité. Au fond, « The Dynamtier » raconte l’histoire d’un oisillon qui sort de son nid. Son côté brut et furtif en fait un petit chef d’œuvre.

“Fright Night” de Craig Gillespie

Le réalisateur du décalé « Une fiancée pas comme les autres » signe un deuxième film tout aussi inclassable réalisé cette fois à Hollywood. « Fright Night » a peu de choses en commun avec les blockbusters récents, il s’agit plutôt d’une production marginale qui conserve un caractère personnel. La 3D nous paraît remarquablement utilisée grâce à un travail sur l’ombre et la lumière qui plonge le film constamment dans la pénombre. Les idées que le réalisateur développe sont elles aussi intéressantes : un vampire sévit dans une petite ville idyllique isolée dans le désert.
« 4 : 44, Last Day on Earth » d’Abel Ferarra

Il faudrait sérieusement arrêter de voir dans les films traitant de l’apocalypse un symbole de modernité et d’actualité. Le nouveau film d’Abel Ferarra, dont Les cahiers du cinéma nous vantent la soi-disante « beauté » et « indépendance », n’est rien d’autre qu’un film profondément soumis aux valeurs qu’il défend naïvement (christianisme, écologie alarmiste, etc…). Le style du cinéaste new-yorkais est identifiable, avec ses plans séquences tout en profondeur construit sur la pesanteur et la mouvance des corps baignant dans une lumière incertaine, mais le tout est plus proche du délire improvisé que d’une réflexion métaphysique sur l’action de l’homme sur son environnement.

« The Artist » de Michel Hazanavicius

Contrairement à notre premier texte enthousiaste après la projection cannoise, j’avancerais certaines réserves. La première demi-heure est formidable mais, une fois la déchéance du personnage entamée, le film semble s’endormir sur ses lauriers en se reposant sur sa propre originalité, comme si celle-ci suffisait à garantir la bonne tenue de l’histoire. Autrement dit, et de manière paradoxale, le film fait preuve d’un manque d’imagination assez regrettable. Je ne dis pas, par là, que la mise en scène est faible, au contraire, elle est le fruit d’un long travail, et chaque plan est en soi une œuvre d’art. Le problème vient du scénario qui ne fait jamais décoller l’histoire et l’émotion. On ne retrouve pas le côté jubilatoire de la comédie américaine, ni ses différentes couches de sens. Bref, « The Artist » ne va pas plus loin que la « bonne idée », mais remplit tout de même son rôle de film sympathique et ouvert à tous.

« Detachment » de Tony Kaye

Le réalisateur d’« American history X », culte pour certains, superflu pour d’autres, nous a fait découvrir son nouvel opus qui pose les même problèmes que son film phare : un style « MTV » maniériste, un propos réactionnaire, un soi-disant questionnement critique… Par exemple, Adrien Brody dit sérieusement qu’il « faudrait faire passer un test aux parents pour être sûrs qu’ils soient prêts à avoir des gosses ». Face à l’inculture et à la décadence de la jeunesse, le film oppose les grandes valeurs de la littérature et de l’éducation bien comme il faut. Il n’y a absolument pas de quoi s’enthousiasmer devant un pensée aussi archaïque… Le film a reçu deux des quatre prix distribués par le festival.

« Restless » de Gus Van Sant

Un Gus Van Sant mystérieux et incroyablement personnel. Le film repose sur une économie esthétique impressionnante qui va droit à l’essentiel. « Restless » est à ce jour le film plus émouvant du cinéaste.

Guillaume Richard