Interview de Valérie Donzelli pour « La guerre est déclarée »

Après un premier film brillant, La reine des pommes, où elle réinvente, parodie et décomplexe la Nouvelle Vague, Valérie Donzelli signe un deuxième film très personnel. La guerre est déclarée, qui restera probablement un des temps forts du Festival de Cannes, a tout pour conquérir un vaste public. Nous avons rencontré la cinéaste qui nous parle de sa méthode de travail et de sa vision du cinéma.

Votre nouveau film, La guerre est déclarée, emprunte une toute autre direction que votre précédent opus, La reine des pommes. D’où vous vient l’envie de faire ce film et ce choix ?

La guerre est déclarée est littéralement le négatif de La reine des pommes, qui était un film statique, tournée en 4/3 et avec des couleurs délavées. Ici, l’idée était de faire l’inverse : utiliser le scope, des couleurs « pop » et faire un film d’action, un film vivifiant. Jérémie et moi avions également envie de retravailler ensemble. Nous sommes alors parti de ce projet qui raconte un peu notre histoire, ce qui nous tenait vraiment à cœur.

Après La reine des pommes, est-ce qu’il a été facile de monter financièrement ce deuxième film ?

Mon premier film a rencontré un succès d’estime auprès de la critique française. Du coup, j’ai rencontré un producteur, Edouard Weil, qui était intéressé par mon travail. Je lui ai d’abord présenté un autre projet, mais lui voulait commencer à travailler tout de suite. Alors je lui ai proposé La guerre est déclarée,  et on y est allé tout de suite ! L’idée était de faire le film coûte que coûte, sans même avoir de garantie financière. C’est resté un film à petit budget, et nous avons fini par réunir l’argent nécessaire pour réaliser le film.

On ressent beaucoup dans vos deux films un côté artisanal qu’on retrouve peu aujourd’hui dans le cinéma français. Comment travaillez-vous ?

Je m’entoure d’une petite équipe. J’aime et recherche ce côté artisanal car c’est de cette manière que je peux concevoir et réaliser les films que j’ai envie de faire. Pour La reine des pommes, nous étions 4 ! Pour La guerre est déclaré, nous étions 8, ce qui reste très peu pour un long métrage. L’équipe a été réduite au minimum. Nous tournions en décor naturel, avec une lumière naturelle, sans le staff habituel des tournages « normaux ».

Prenez-vous par là vos distances avec le cinéma français actuel ? Revendiquez-vous un changement, une position hors du système ?

C’est différent au niveau de l’écriture car je pense instamment à la production. Écrire, c’est déjà produire, et je ne peux pas écrire quelque chose qui ne soit pas réalisable. En France, souvent les gens écrivent des films chers et ne trouvent pas l’argent pour les monter. Ou alors ils réduisent considérablement leurs ambitions pour réussir malgré tout à réaliser leur projet, même si celui-ci ne ressemble pas à leur idée de départ. Pour La reine des pommes, je savais que je n’aurais pas eu l’argent – je n’en ai d’ailleurs pas demandé car je voulais tourner tout de suite ! – et donc je l’ai écrit en conséquence. Je pense qu’il y a une certaine cohérence dans la fabrication de mes deux films, tant par leur écriture que par leur production.

Vous revenez à cette idée essentielle de la Nouvelle Vague : « Changer les conditions de production, c’est changer le cinéma ».

Effectivement. La Nouvelle Vague est apparue grâce à la légèreté du matériel et à la prise de conscience que le cinéma était autre chose qu’un « art industriel ». Aujourd’hui, le numérique apporte un changement assez semblable. Mes films sont assez proches de cet esprit, de cette liberté que j’ai cherché à reconquérir à travers une inventivité totale.

Contrairement à ceux qui voient dans vos films des « pastiches » de la Nouvelle Vague, je trouve plutôt que vous la décomplexez. Le côté un peu pervers de La reine des pommes, qui est par ailleurs très drôle, s’oppose à la « retenue » de certains grands classiques de la NV. De plus, les jeunes cinéastes français d’aujourd’hui qui cherchent à prolonger cette tradition renforcent plus que jamais ce côté un peu « sage ».

Oui, il y a un peu de ça sans doute. Je travaille d’abord à l’instinct et je suis mes désirs. Je veux faire des films qui me ressemblent, et peu importe le regard des autres, la « mode » ou les traditions à respecter ou non. Mes films sont intimes, j’y montre mon point de vue sur la sexualité, le couple, la féminité… La guerre est déclarée parle avant tout d’un couple contemporain qui déclare la guerre à la maladie alors qu’ils ne sont pas prêts à l’affronter.

La guerre est déclarée, c’est un peu un film épique et romanesque.

Le film est vraiment une grande histoire d’amour. Dès l’écriture du scénario, Jérémie et moi avons ciblé ce côté romanesque avec l’envie d’écrire quelque chose de grand à partir de petits détails. Pour nous, il s’agit même d’un film d’action ! Que mes personnages s’appellent Roméo et Juliette n’est pas anodin. Mais en même temps, je ne voulais pas réaliser un film tragique comme tout grand film romanesque l’exige. Ce qui m’intéressait en premier lieu, c’est l’union de ce couple, son inséparable complicité dans l’épreuve qu’il traverse.

L’un des points forts de votre film, c’est que vous refusez de tomber dans le pathos et les émotions faciles. Était-il important pour vous de ne pas pousser trop loin l’émotion ?

Oui, tout à fait, nous avons, dès le début, travaillé pour faire en sorte que le film ne prenne pas en otage le spectateur. N’est-ce pas le défaut de beaucoup de films aujourd’hui ? Par exemple, nous n’avons pas voulu jouer sur le suspense quant au sort de l’enfant, puisque on le voit vivant au début du film, six ans après les faits. C’est pourquoi le film est aussi parsemé d’instants légers, de chansons, de grandes bouffées d’oxygène. Cela permet au spectateur de ne pas s’enfoncer dans un tunnel d’émotion. Au niveau de la mise en scène, le fait d’être dans un rapport physique avec les personnages donne au film une certaine vivacité. La guerre est déclarée repose sur la pulsion de vie et non sur l’angoisse de la mort.

En ce sens, avez-vous souhaité faire un film pour le public avant tout ?

Oui, La guerre est déclarée englobe le spectateur, il s’adresse à lui directement. Nous assumons entièrement cette forme de popularité que ne pouvait pas avoir La reine des pommes.

Quel sera le sujet de votre prochain film ? Formera-t-il une trilogie avec les deux autres ?

Le tournage du troisième débute en octobre ! Je trouve que ce sont trois films cohérents dans leur fabrication et leur sens. La reine des pommes est une comédie qui parle de choses profondes sous la forme d’un « film de chambre » ; La guerre est déclarée est un film d’action vivant et intense sur un drame traité avec légèreté ; et le troisième sera le mélange des deux.

Pour conclure, pourriez-vous donner une phrase qui vous caractérise, aussi bien vous que votre cinéma ?

Comme disait Truffaut : « Je réalise des films furieusement personnels ».

Entretien réalisé par Guillaume Richard

Regardez Sept ans, avec Valérie Donzelli, sur UniversCiné