« Les Bien-aimés » de Christophe Honoré

Avec Les Bien-Aimés, Christophe Honoré retrouve le ton ludique des Chansons d’amour après un film plus osé, Homme au bain. Le cinéaste signe un vrai mélodrame, au sens noble du terme, qui est autant un hommage qu’une nouvelle adaptation des Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger.

Les Bien-aimés raconte les histoires d’amour d’une mère (incarnée successivement par Ludivine Saigner et Catherine Deneuve) et de sa fille (Chiara Mastroianni) sur plusieurs décennies et plusieurs continents. La patte d’Honoré est d’emblée identifiable : la légèreté des âmes n’a d’égal que la torture des cœurs. Honoré est un amoureux de cinéma, et ses films existent pour en perpétuer le mythe. Ils font renaître les grandes formes du plaisir cinématographique, du simple plaisir de raconter une histoire et de suivre des personnages que le cinéaste filme avec une passion débordante. Et cela au plus grand plaisir du spectateur.

On a pu lire un peu partout que Les Bien-aimés rendait hommage à la Nouvelle Vague, parfois en la caricaturant. Bien sûr, la fascination du cinéaste pour les talons et les jambes féminines rappelle la passion de Truffaut pour ses actrices. Bien sûr aussi que les chansons entonnées par les personnages évoquent Demy, à qui Honoré rend hommage depuis ses débuts. Mais, en y regardant de plus près, d’autres liens apparaissent et s’avèrent beaucoup plus efficaces pour saisir le cœur du film.

Le motif central des Bien-aimés est incontestablement la chaussure. Dès le début du film, après un générique dédié aux jambes et aux pieds féminins, Madeleine vole une paire dans le magasin où elle travaille. Or, ce n’est pas la jeune femme qui est attirée par les chaussures, mais l’inverse : les chaussures ensorcèlent celles qui les portent et les emmènent vers une nouvelle destinée. Ici, Madeleine et sa fille Vera sont transportées aux quatre coins du monde, comme si leurs chaussures, symbole de leur féminité et de leur liberté, les empêchaient de se mettre au repos et de se satisfaire de leur situation. Il y a beaucoup de mouvements dans Les Bien-aimés, les personnages féminins n’arrêtent pas de marcher, de tergiverser, elles ne tiennent pas en place. C’est comme si elles n’avaient plus possession de leur corps et de leurs passions qui se retrouvent sous l’emprise de la magie des chaussures.

Il suffit de voir Chiara Mastroianni danser en rond, tournant sur elle-même d’une manière assez pathétique, jusqu’à sa dernière danse désabusée au coin d’un bar canadien. Ou encore Ludivine Saigner à qui les hauts talons donnent une assurance nouvelle qui la poussera à aimer à la folie un médecin tchèque. Tout est question de chaussures que l’on chausse et l’on déchausse, d’une magie qui apparaît puis disparaît. Si Clément et François, les deux perdants du film, sont à l’inverse incapables d’être l’objet de l’amour de leurs femmes, c’est justement parce qu’ils ne sont pas possédés par la même magie. Cette magie prend la forme d’un désir de liberté et d’émancipation qu’ils n’ont pas.

Honoré réalise ainsi un conte mélodramatique qui s’impose comme une relecture des chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger, un grand classique de la comédie musicale dans lequel, là aussi, une paire de chaussure prend possession d’une femme. Le dernier plan du film confirme cette filiation entre les deux films et en révèle le sens caché : s’arracher à l’inertie du quotidien, se défaire des chaînes qui empêchent nos désirs de s’exprimer, pour vivre sa vie pleinement, quitte à y laisser sa peau. Comme le dit la principale chansonnette du film, les personnages préfèrent mourir que de vivre sans pouvoir aimer l’élu de leur cœur.

D’autres lectures peuvent être envisagées. Par exemple, l’influence de Bunuel et de Belle de jour sur les échappatoires de Madeleine. Quoi qu’il en soit, Les Bien-aimés est un mélodrame séduisant qui aurait peut-être gagné en fulgurance et en beauté s’il avait duré une grosse demi heure de moins (le film fait 2h15 !). On y retrouve certes les tiques du nouveau cinéma d’auteurs français (sur la sexualité, etc.), et les acteurs ne collent pas vraiment à leur rôle (les personnages de Mastroianni et Garrel sont assez laborieux), mais il en ressort quand même des traits propres au cinéma d’Honoré, un style que lui seul a inventé et qui contribue, malgré tout, à la bonne santé du cinéma contemporain.

Guillaume Richard

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Les temps qui changent d’André Téchiné, avec Catherine Deneuve

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