« La piel que habito » de Pedro Almodóvar

Avec son nouvel opus, présenté en compétition à Cannes en mai dernier, Almodóvar propose une incursion dans le film de genre et une réinterprétation à sa sauce du mythe de Pygmalion. Une œuvre à la fois hitchcockienne et pleinement « almodóvarienne ».

Le docteur Ledgard, chirurgien esthétique de son état, est rongé par le travail. Dehors, il enchaîne les conférences et est demandé de partout. Chez lui, il continue sa recherche, sur la personne de Vera, jeune femme qu’il détient plus ou moins prisonnière et sur laquelle il ne cesse de tester les ébauches de son ultime chef-d’œuvre : une peau inoxydable.

Exposé comme ça, le scénario fait penser, au pire, à une série B de la Hammer avec Vincent Price, au mieux, aux Yeux sans visage de Georges Franju, auquel le film fait une référence directe et inévitable. Passé ce bref moment d’hésitation, il ne fait très vite aucun doute que, si Almodóvar a  vraisemblablement pensé à ces références, qui ne sont pas ses modèles habituels, il les a très vite avalés et digérés pour faire de son film de genre une œuvre dont lui seul pouvait accoucher.

S’il prend le genre à rebrousse-poil, en donnant à son film une construction éclatée, détentrice de bon nombre de révélations qu’il serait criminel de dévoiler ici, il malmène également « les » genres, comme à son habitude, et continue ainsi son entreprise de détournement des valeurs et d’uniformisation des sexes dans une volonté de mettre en lumière la part de l’un chez l’autre et vice-versa.

Par ailleurs, Almodóvar aborde une nouvelle fois le thème du voyeurisme, récurrent dans le genre du polar, et notamment à l’œuvre chez Hitchcock ou chez son grand continuateur, Brian De Palma. Antonio Banderas reprend d’ailleurs un rôle de voyeur, après celui qu’il incarnait dans Femme Fatale. La question « Qui regarde qui, et à quel moment ? » devient déterminante en termes de mise en scène, entraînant tout un dispositif de jeu d’écrans, par lesquels les personnages – et en particulier le docteur Ledgard – observent Vera évoluer dans sa prison de luxe.

Au fil de l’intrigue, le vrai sujet apparaît subrepticement : tout comme dans Tout sur ma mère et Volver, c’est de famille qu’il s’agit. Ou plus précisément du pourrissement progressif des rapports familiaux. L’ambiguïté des relations mère-fils et père-fille atteignent ici une apothéose dans l’œuvre de l’espagnol, touchant presque au conceptuel. Cette conceptualisation prend d’ailleurs forme par le parallèle tracé avec l’art contemporain et plus précisément les sculptures de Louise Bourgeois. Qui mieux que cette artiste ayant traduit la dureté des rapports avec ses parents dans toute son œuvre, pouvait apporter un pendant allégorique à la relation entre le docteur et sa créature ?

Même sans aller bien loin dans l’analyse œdipienne de la situation, il semble évident que le rapport à l’art plastique est ici prédominant. Vera est explicitement une œuvre d’art. Et la manière dont le professeur récupère un matériau pour faire du nouveau est étroitement liée à celle qu’à Almodóvar de s’approprier les codes du genre pour mieux les retourner et livrer une sorte de film-somme, réminiscent de tous ces grands thèmes de prédilection.

Thibaut Grégoire

Regardez Matador, un des premiers films de Pedro Almodóvar, avec Antonio Banderas