« Denise au téléphone » de Hal Salwen

 Dans un microcosme new-yorkais fantasmé, six amis – ou relations, pour être plus précis – discutent, se lient, se séparent, se déchirent, se réconcilient, tout cela par téléphone. Dans ce petit monde bien huilé, déboule un jour Denise. Au milieu des ces gens isolés, enfermés vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans leurs appartements cossus, Denise semble venir d’un autre monde. Elle est toujours ailleurs, jamais au même endroit, vagabondant d’un extérieur à un autre. Porteuse d’un enfant dont le père n’est autre que Martin, l’un des six, elle annonce la nouvelle le plus naturellement du monde à l’intéressé, donneur occasionnel à une banque de sperme, qui n’en demandait pas tant.

Mais Denise n’est qu’un maillon d’une chaîne sans bouts, et l’utilisation de son prénom dans le titre semble en réalité totalement aléatoire car sa présence dans le déroulement narratif est équivalente à celle de n’importe lequel des six autres protagonistes. Ce qui découle de cet état de fait est bien évidemment un film-choral. Mais contrairement aux standards du genre, les personnages, ici, ne se croiseront jamais, tout au moins pas physiquement. Le film d’Hal Salwen est en cela unique en son genre. En filmant exclusivement des conversations téléphoniques, il fait le choix radical de ne jamais se faire côtoyer deux personnages dans le même cadre. Pas question non plus pour lui d’avoir recours à des procédés artificiels tels que le split-screen, pour faire cohabiter deux unités de lieux dans une même image. Le montage reste, pour ainsi dire, assez « plan-plan », en faisant se succéder alternativement deux intervenants dans un champ-contrechamp virtuel, qui sera presque sa seule occurrence sur toute la durée du film.

Les acteurs jouent isolément des rôles d’électrons libres déconnectés de la réalité et dont le seul lien à quelque chose de tangible serait le combiné téléphonique. En cela, le personnage de Denise est encore plus éloignée du reste des protagonistes, car elle fait partie, à l’époque du film (1995), d’une minorité : les utilisateurs de portables. Elle est la seule qui n’est pas reliée à une base fixe et apparaîtrait ainsi comme la plus indépendantes des sept. Même si, quinze ans plus tard, l’idée qu’utiliser un portable serait synonyme d’indépendance apparaît tout à fait saugrenue, certaines « prédictions » que fait le film se révèlent finalement tout à fait exactes. En effet, cette idée d’une communauté virtuelle, d’un groupe d’amis qui ne se verrait jamais et aurait des relations virtuelles, à distance, préfigure presque dans les moindres détails ce qui se passe aujourd’hui sur Internet, par les réseaux sociaux.

Le point de départ de Denise au téléphone, c’est précisément cela. Les personnages ne se voient plus car ils ont réalisé chacun de leur côté que tout pouvait se faire à distance. Parler, aimer, rêver, vivre, mourir… absolument tout peut se faire par téléphone. Le film s’ouvre d’ailleurs par la mise en place de cette distance entre les individus. La situation de départ est la suivante : les personnages devaient se voir, la veille, lors d’une fête organisée par l’une d’entre eux. Mais personne n’est venu. Tout le monde s’est décommandé par téléphone. C’est à partir de ce postulat de base que commence l’aliénation de chacun, de plus en plus emprisonné dans son petit intérieur. En quelques plans, quelques répliques, tous les personnages sont réduits à l’utilisation qu’ils font de leur téléphone. Ils n’apparaissent à l’écran que lorsqu’ils sont au bout du fil et semblent ne pas exister en dehors de leurs conversations téléphoniques.

A l’image de ces personnages aliénés, les acteurs se sont également vus isoler sur le tournage. Ils ont joué chacun de leur côté, pratiquement sans jamais se croiser. Si le montage consiste bel et bien en la juxtaposition constante d’un champ et d’un contrechamp, comme noté précédemment, il est cependant le ciment de ce film, dans lequel les dialogues sont reconstitués comme des puzzles. Plus que dans n’importe quel autre film, la technique du montage apparaît ici comme une véritable pierre de rosette permettant de traduire en continuité narrative un matériau éclaté. Ce qui s’annonçait au départ comme un film de scénario se révèle après coup un objet théorique passionnant, non pas sur le plan de la mise en scène mais sur celui du rôle de la technique au cinéma. Il s’agit également d’un film d’acteurs, mais dans lequel ces acteurs seraient eux aussi utilisés comme de la matière première, comme des éléments pris séparément et dont l’assemblage par un moyen technique donne naissance à un tout vivant. Pour parler de la suprématie de la technique sur les personnes, Denise au téléphone utilise justement l’isolement des individus et la prégnance d’une technique comme éléments constitutifs de sa fabrication.

Thibaut Grégoire

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