« Pater » et « L’exercice de l’Etat » : une critique de la démocratie et du jeu politique

En l’espace de quelques mois, trois films sur le pouvoir et la politique française interrogent le rapport entre la politique et le cinéma. Le remarquable Pater d’Alain Cavalier, La conquête de Xavier Durringer et, en novembre, le solide Exercice de l’Etat avec Olivier Gourmet. Comment ces trois films dialoguent-ils entre eux ? Peut-on parler de « cinéma politique » ? Nous allons voir qu’ils s’attaquent d’abord aux limites de la démocratie.

Le point commun entre Pater, La conquête et L’exercice de l’Etat, outre le monde politique comme sujet, ne serait-il pas d’abord la distance entre le pouvoir et le peuple ? Si les trois films se rejoignent, c’est pour questionner, concrètement, les principes fondamentaux de la démocratie. Autant Cavalier que Schoeller se demandent comment, dans notre société ultra médiatique, un rapport est encore possible entre les classes sociales, la sphère publique et la sphère privée et, surtout, entre les apparences et l’altérité pure qui s’impose comme son contraire, sa critique, sa mise en échec.

Dans L’exercice de l’Etat, Olivier Gourmet campe le ministre des transports français. Conscient de la responsabilité qui pèse sur ses épaules, il donne le meilleur de lui-même pour réussir à mener à bien sa vision de la société. Pierre Schoeller choisit un style direct, presque bestial. Il opte immédiatement pour le point de vue « médiatique », c’est-à-dire qu’il va se concentrer d’abord sur les apparences, sur le « simulacre » de la vie de ministre tel qu’on peut se l’imaginer en regardant les journaux ou les reportages. Ce qui fait de L’exercice de l’Etat un mini blockbuster d’auteur qui fera sans doute un carton dans les salles.

A travers le rapport entre le ministre et son chauffeur, le film va questionner la distance entre un homme aspiré par le jeu qu’il a choisi de jouer et un homme simple, symbole du peuple. Ce rapport est d’emblée impossible et la distance trop grande. Le cinéaste va finir par l’ériger en métaphore du cynisme contemporain. Pour Schoeller, c’est évident : la relation entre le gouvernement et le peuple n’existe pas, il n’y a aucune commune mesure. Ce sont deux mondes différents et impossible à réunir. Ainsi, derrière son apparence de « film politique », L’exercice de l’Etat dresse un constat amer et cynique de l’exercice de la démocratie. Seul l’égo du politicien et sa place dans la hiérarchie comptent, et non le devenir du peuple, réduit ici à un tract de propagande.

Le monde politique français n’est donc jamais le lieu de la politique en soi. C’est tout juste un grand cirque. Aucune image et aucun média ne montrent, ne fus-ce qu’un instant, une image politique. Le spectateur a juste droit à un défilé de people à la langue de bois et à une succession d’apparition « starisée » en grandes pompes. Autrement dit, tout ce qui est montré, tout ce qui est sensé être « politique » (débat, reportage, émission spéciale…) ne l’est au fond quasiment jamais, car le monopole du savoir, de la parole et de la représentation reste entre les mains d’une caste qui ne parle que d’elle-même (le plus bel exemple : l’obsession de la campagne 2012).

Pater, La conquête et L’exercice de l’Etat prennent pour point de départ ce néant, tant politique qu’esthétique, dans lequel existe uniquement les images qui nous parviennent, sans le moindre écart, via la télévision. Mais qu’est-ce que signifie vraiment le mot « politique » ? Renverser l’ordre des choses, inverser les places et les rôles, faire que ceux qui n’ont ni le droit à la parole et à l’image se voient accorder une visibilité. Mais pas n’importe laquelle : bien sûr ces individus existent à l’image (les minorités, le troisième âge, la jeunesse de banlieue…) mais ils n’existent que dans un rapport policier, dominant, où ils occupent la place que les puissants leur assignent, en dehors de toute pensée, toute altérité et toute rupture. L’image médiatique est entièrement soumise au monopole de ce régime qui ne respecte pas l’égalité de représentation, fondée elle-même sur une égalité des intelligences et des paroles.

En ce cens, la télévision est le lieu de l’absence de démocratie, si ce n’est de sa négation. Seuls ceux qui savent et qui ont « le droit de parler » s’expriment. Le peuple est réduit au cliché en même temps que ses apparitions et ses mots sont canalisés. Dans La conquête, film par ailleurs d’une platitude rare, Sarkozy rend visite à des ouvriers dans le Nord. L’un d’entre eux se montre trop impertinent aux yeux du président. Ce dernier demande alors à ses conseillers de mieux choisir ses interlocuteurs… Tout est résumé dans cette scène. Au delà de la qualité du film, et de son côté hagiographique assez irritant qui place chaque temps fort de la campagne de Sarkozy au même niveau qu’un discours de Martin Luther King, La conquête a le mérite de mettre en lumière ces quelques moments où l’on voit se construire les apparences au mépris d’une véritable volonté démocratique.

Les trois cinéastes ont ainsi choisi de se focaliser sur le détournement de la signification originelle du mot « politique ». Schoeller et Durringer travaillent les apparences pour en révéler l’hypocrisie. Seul Alain Cavalier apporte, en contrepoint, un nouveau modèle pour exercer la politique : il ne faut plus se couper de la vie intime et intérieure car c’est là qu’il faut puiser la vérité. Cavalier ne donne pas directement une visibilité politique à ceux qui en sont dépourvus, puisque Pater raconte l’histoire d’une réforme – fictive – menée par un président et son premier ministre, mais néanmoins, par la force de sa mise en scène, il suggère qu’une nouvelle voie doit être empruntée pour que la démocratie ait encore lieu d’être.

Contrairement au personnage d’Olivier Gourmet, le ministre (Vincent Lindon) et le président (Alain Cavalier) travaillent d’abord au service du peuple. Ils veulent faire passer une loi qui instaure un plafond dans le salaire des patrons. Rêve suprême… L’exercice de l’Etat et La conquête dénonçaient une coupure avec le monde intime, le monde humain. C’est ce que réinstaure Cavalier. Il construit son film loin des projecteurs des médias, là où il n’y a plus d’apparence mais seulement des hommes qui ont choisi de donner leur vie pour la collectivité. C’est assez paradoxal puisque le cinéma de Cavalier s’exprime toujours à la première personne. Peut-être signe-t-il ici son chef d’œuvre et l’accomplissement de sa carrière : son « je » n’a jamais été aussi décentré et altruiste que dans Pater.

Je n’utiliserais donc pas le mot « politique » tel que je l’ai défini pour qualifier ces trois films, sauf peut-être dans le cas de Cavalier qui, malgré tout, redéfinit les frontières du visible. Pater, La conquête et L’exercice de l’Etat parlent avant tout du rapport entre la vérité et les apparences. Ils questionnent tous, directement ou indirectement, les limites de la démocratie. En déconstruisant la machine infernale du monde politique médiatisé, celui qui apparaît comme le lieu le plus sérieux, ils en dévoilent la face la plus vaine. Plus encore, ils témoignent du malaise entre le haut et le bas, les autorités et le peuple, et c’est en cela qu’ils forgent une critique de la démocratie esthétique (être visible) et politique (avoir un programme). Recréer un rapport entre les classes et, comme le suggère Cavalier, entre la sphère privée et la sphère publique devient la grande proposition politique de ces trois films liés.

Guillaume Richard

A voir sur UniversCiné :

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