Lars von Trier, l’art de bousculer

Lors de sa présentation à Cannes en mai dernier, Melancholia, le dernier opus de Lars von Trier, avait été malencontreusement accompagné de saillies verbales dont seul le plus iconoclaste des cinéastes danois a le secret. Catapulté « persona non grata » au festival, von Trier laissa son film se défendre seul. Si les analystes ne manquèrent pas de mettre en lumière le réel décalage entre le scandale et la relative douceur du film, force est de constater qu’une fois encore, Lars von Trier s’était livré à un acte qui sous-tend toute son œuvre et ce qui l’entoure, à savoir la provocation.

L’année 2011 est semble-t-il une année trouble pour von Trier. A peine sorti, et pas encore tout à fait lavé, du scandale cannois, le voici au centre d’une autre polémique : Anders Behring Breivik, l’auteur du massacre de 69 adolescents, cet été en Norvège, cite Dogville comme étant un de ses films de chevet. Devant se justifier face aux médias, von Trier se dit choqué et va jusqu’à regretter d’avoir réalisé ce film qu’il considère pourtant comme son meilleur.

Peut-être cette année cristallise-t-elle l’accumulation d’actes incompris de ce cinéaste dont l’œuvre dépasse parfois le simple cadre du cinéma ? Quoi qu’il en soit, avec le recul nécessaire, il apparaît maintenant de plus en plus clairement que les propos ambigus du réalisateur lors de sa conférence de presse à Cannes, sont à prendre avec des pincettes et certainement pas au pied de la lettre, au vu de son histoire personnelle. Il n’est pas question ici de savoir si, oui ou non, ces propos sont condamnables, mais s’ils étaient exprimés au premier degré. La réponse est très probablement non. Comme Breivik a pu prendre au premier degré la parabole vengeresse de Dogville, la foule médiatique en a fait de même avec la diatribe provocatrice du danois.

Dans de nombreuses interviews qu’il a données à propos de son dernier film, von Trier se qualifie lui-même de « grand mélancolique ». Sachant que la mélancolie est souvent donnée comme un sentiment pouvant conduire au suicide, le suicide médiatique auquel s’est livré le réalisateur de Melancholia pourraît en cela apparaître comme une suite logique au film. Comme à son habitude, von Trier aurait poursuivi son œuvre de provocation, entamée dans certains de ces films, dans ses déclarations publiques. Mais si des films tels que Dancer in the Dark, Dogville ou Antichrist avaient bel et bien cette provocation, cette envie de bousculer le spectateur, inscrite dans leurs gênes, Melancholia semble de prime abord aux antipodes de cette volonté. Peut être Lars von Trier, conscient du peu de controverse et de choc à l’état brut que procurait son film, s’était-il dès lors mis en tête de procurer ce choc lui-même, dans la plus pure tradition de l’épate-bourgeois cher à Cannes, comme avaient pu le pratiquer en leur temps un Marco Ferreri ou un Maurice Pialat.

Une chose est sûre, depuis presque le début de sa carrière, Lars von Trier a toujours eu une certaine volonté de bousculer, de chahuter son propre spectateur, que ce soit dans ses films ou dans leur promotion. Il suffit de se souvenir de quelques déclarations faites au moment de la sortie de Dancer in the Dark pour se rendre compte à quel point la provocation a toujours été partie intégrante du « système von Trier ». En détournant les images et les statuts de ces actrices populaires (Björk, Kirsten Dunst, Nicole Kidman,…) dans ces films, mais également en dehors – la conférence de presse de Melancholia et la gêne occasionnée chez Kirsten Dunst est particulièrement représentative de cela –, Lars von Trier bouscule le spectateur lambda et s’en amuse. En lui assenant des images fortes comme l’exécution de Björk à la fin de Dancer in the Dark, le viol de Nicole Kidman dans Dogville, ou encore l’automutilation de Charlotte Gainsbourg dans Antichrist, il agresse le regard du spectateur et le questionne sur sa manière de ressentir les choses.

S’il n’y a pas de réelle « agression » ou de « provocation » du regard dans Melancholia, il y a bel et bien une mise à mal qui s’opère, sur d’autres plans, et notamment par l’utilisation de la musique de Wagner. Accompagnant des images de fin du monde, au début et à la fin du film, cette musique fait trembler les enceintes, fait vibrer la salle de projection, mettant certains spectateurs dans un état de malaise. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que von Trier utilise pour cela l’œuvre d’un artiste qui fut également récupéré politiquement de manière douteuse.

Contre toute attente fort bien accueilli à Cannes, où il fut considéré, à l’instar de The Tree of Life, comme un grand film métaphysique, Melancholia apparaît aujourd’hui comme l’œuvre d’un cinéaste à l’attitude controversée mais à la production cinématographique unanimement saluée. Lars von Trier y utilise l’allégorie figurative de la même manière que dans Antichrist, traduisant les états d’âme des personnages – et les siens – dans des tableaux mouvants à la beauté visuelle tout simplement époustouflante. Nul doute que le film lui-même apparaîtra, au fil du temps comme l’ « auto-allégorie » d’un auteur en proie à la mélancolie et à la désillusion quant à l’image qu’il renvoie, image qu’il s’est lui-même façonnée.

Thibaut Grégoire