Interview de Pierre Duculot pour « Au cul du loup »

Pour son premier long métrage, Pierre Duculot réalise un film simple et personnel. Au cul du loup raconte l’histoire d’une femme qui hérite d’une maison en Corse et qui décide de tout plaquer pour y recommencer sa vie… Les premiers rôles sont tenus par des acteurs belges encore trop méconnus, comme Christelle Cornil, le personnage principal, ou Jean-Jacques Rausin, dont vous pouvez retrouver les interviews au bas de l’article. Au cul du loup est annoncé pour début 2012 dans les salles belges. D’ici là, le film poursuit son chemin dans les festivals et, selon Pierre Duculot, continue de rencontrer un public de plus en plus large. Nous vous donnons ici un avant-goût de ce film authentique, à l’image du cinéaste.

D’où vous est venue l’idée et l’envie de faire ce film ?

Plusieurs éléments sont à prendre en compte. Il y a d’abord une envie très forte de continuer à travailler avec Christelle Cornil, avec qui j’ai fait mes deux courts métrages. Nous avions envie de grandir ensemble à travers un long métrage. Puis, d’un point de vue plus personnel, je suis ballotté depuis 15 ans entre la Belgique et la Corse, où je suis responsable d’un festival de cinéma. A partir de là, mon personnage, qui a 30 ans, décide de prendre sa vie main contre les plans de sa famille. Elle voit dans l’héritage de cette maison en Corse l’occasion de ne plus être « une fille bien comme il faut », et de faire ce qu’elle a vraiment envie de faire.

Était-il important de souligner cet aspect d’évasion, de retour à la nature ?

Bon cela peut paraître un peu neuneu et post soixante-huitard attardé comme discours -je l’assume pleinement !- mais quand je vois le confort qui est le nôtre aujourd’hui et, inversement, la situation dans laquelle des millions de personnes se trouvent dans les grandes villes, je me dis que ce type d’évasion, de retour aux choses, peut apparaître comme une chose vitale, nécessaire.

On ressent votre présence derrière la caméra. Vous semblez exprimer des choses vécues qui vous tiennent à cœur. Quelle part de vous est inscrite dans cette histoire ?

Cela fait 20 ans que je me pose la question d’un déménagement en Corse. C’est clair que c’est un questionnement qui est très fort chez moi. Le village dans lequel nous avons tourné est appelé à disparaître, ce qui me touche aussi car c’est toute une culture qui s’en va avec.

Vous avez particulièrement tenu à situer votre histoire dans un contexte social précis (Charleroi). Pourtant, vous n’avez pas réalisé un « film social ». Pourquoi ?

Je ne voulais pas faire l’énième film sur la misère sociale de Charleroi. Je me suis plutôt intéressé à une tranche de la population très présente en Wallonie : celle qui vit de petits boulots, qui se démène tant bien que mal. J’ai voulu situer ce cadre, mais il n’était pas question de filmer la mère alcoolique, le père absent, la sœur handicapée, etc. Non, c’est une famille normale de Charleroi. Il aurait été plus facile, narrativement, de partir d’une situation intenable. Or, Christelle quitte une routine qui ne la fait pas rêver. Je trouve ça plus intéressant, moins facile en tout cas.

On vous sent très attaché aux acteurs et en particulier à Christelle Cornil. Vous aimez les filmer. Cette dimension est-elle importante pour vous ?

Clairement. C’est un film pour Christelle, c’est un portrait de femme. Ce fût un de mes grands plaisirs que de la filmer au quotidien. De plus, mon film représente un challenge. Christelle a toujours été utilisée dans des seconds rôles, comme celui de la bonne copine par exemple. Au début du film, je la déguise volontairement en « ringarde », pour qu’elle se lache au fur et à mesure de l’histoire. Au cul du loup raconte aussi l’acceptation d’une féminité. Une personne naît à l’écran, elle se trouve au cours de l’histoire lorsqu’elle décide de s’arracher à la règle et à la conformité.

De manière plus générale, quelles ont été vos influences ?

Il y a des cinéastes que j’adore mais qui ne ressemblent pas du tout à ce que je fais, par exemple Ken Loach, les frères Dardenne ou Robert Guédiguian. Dans le cinéma d’aujourd’hui, ce qui m’énerve tout particulièrement, c’est le renoncement au scénario. Tenir les gens sans une ligne narrative est très, trop, ambitieux. C’est très fréquent dans le cinéma français par exemple. Moi, je veux revenir au scénario, au simple fait de raconter une histoire. Quand on regarde ce qui a marché ces dernières années en France, ce sont toujours des films qui ont choisi cette option. Philippe Lioret, qui ne fait partie d’aucune chapelle cinéphilique, propose souvent des histoires très carrées, mais ses films plaisent. J’ai vraiment voulu faire un film pour le public et, jusqu’ici, lors des différentes projections du film, l’accueil a toujours été bon.

Vous considérez-vous quand même comme un auteur ? Êtes-vous contre la « Politique des auteurs » ?

Ca veut dire quoi, la « Politique des auteurs » ? N’a-t-elle pas fait son temps ? Qui, aujourd’hui, dans le jeune cinéma européen, peut se revendiquer de cet héritage ? Les meilleurs films que j’ai vu récemment, notamment en France, ont été réalisé par des femmes et se démarque clairement de cette politique. Qu’un seul ne tienne les autres suivront, Le père de mes enfants ou Tomboy sont des films dont la structure narrative est hyper classique.  Maintenant, dans Au cul du loup, je développe ma propre manière de raconter. Donc, oui, en ce sens, je suis quand même un auteur, sans être un formaliste. Je n’aime pas les films où il y a trop de mouvements de caméra, des couleurs injustifiées, bref de la forme pour la forme.

Pensez-vous avoir réalisé un film belge ?

Je crois que oui. Mes personnages le sont, et c’est l’histoire d’une famille belge, et aussi de la culture wallonne : débrouillardise, ne pas faire de vague, passer pour des gens respectables,… Le belge est très concret ! Mais quel est le point commun entre Van Dormael, les frères Dardenne et Abel et Gordon ? Il difficile de donner un dénominateur commun au cinéma belge, mais je pense avoir fait un belge de par son mode de production et par son casting.

Justement, l’un de points forts du film, c’est de mettre en avant un duo d’acteurs belges peu connus, Christelle Cornil et Jean-Jacques Rausin.

C’est une volonté que j’affiche très clairement. La plupart des acteurs que vous voyez à l’écran ont tous gagné des prix d’interprétation pour des courts métrages. Après, jamais personne ne les appelle pour des longs. La logique actuelle des coproductions ferme la porte à ces acteurs peu connus qui, de ce fait, ne se voient proposés « que » des rôles secondaires. Je trouve que ce n’est pas normal. J’avais envie de travailler avec eux, surtout qu’ils ont des envies très fortes de cinéma. Nous avons un réservoir inépuisable de comédiens, et nous aurions tort de nous en passer. C’est le rôle des cinéastes que de perpétuer la tradition entamée par les Dardenne, Benoît Mariage,…

Votre film est coproduit par une boite française. Est-ce devenu une solution obligatoire pour la réalisation de tout long métrage ?

C’est en tout cas plus confortable. La France a apporté 1/3 du budget d’Au cul du Loup. Il aurait été impossible de monter le film uniquement en Belgique. Pour cela, il aurait fallu une grosse aide du Tax Shelter par exemple, mais sans Kad Merad ou Benoît Poelvoorde, il est difficile d’obtenir un financement important. Le système de coproduction est donc indispensable, et plusieurs voies s’ouvrent aujourd’hui ceux qui désirent faire un film : la France bien sûr, mais aussi le Luxembourg, l’Allemagne…

De manière générale, pensez-vous que l’aide au cinéma belge est répartie comme il se doit ?

Au cul du loup ne correspond pas, je pense, à l’image du cinéma belge qu’on se donne généralement. Pour moi, c’est même un film carolo, un film où des gens d’une région peuvent se retrouver sans problème. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on cherche à conserver à tout prix un « label belge » pour plaire dans les festivals étrangers. Je ne réfléchis pas comme ça. Je ne me considère pas comme un cinéaste, je ferai peut-être un seul film dans ma vie, et j’ai réalisé le film que je voulais faire, du moins je pense qu’il plaira à ma mère (rire) !

Avez-vous trouvé un distributeur ?

Oui, la production va le distribuer elle-même. En fait, nous avons une excellente réaction des salles. Les distributeurs étaient perplexes, ils se demandaient bien qui pourrait être intéresser par mon film. Mais les salles – le Vendôme, l’Aremberg, Le Parc, le Plazza – ont été séduites, et personne n’a dit non. Pour la sortie, ce fût un casse-tête. Finalement, nous sortirons probablement le film en janvier 2012. Un distributeur français a également fait part de son intérêt.

Quels sont vos projets ? Votre actualité est marquée par votre nomination au WIP.

En effet, et c’est quelque chose dont je suis très content car j’ai, depuis longtemps, une très forte envie de documentaire. Quand je vois tous ces films qui tentent d’imiter le réel et que le documentaire recadre à chaque fois… J’ai aussi des projets de fiction. Mais ma priorité reste pour le moment Au cul du loup, qui est un vrai « Feel good movie », que je vais encore aller présenter dans plusieurs festivals. En général, il est difficile de prévoir ce que l’on va faire. En 2005, je n’aurais même pas imaginé tourner un court métrage. Aujourd’hui, j’en ai réalisé deux et un long. La vie nous réserve toujours son lot de surprises (rire) !

Entretien réalisé par Guillaume Richard

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