Le passage de la fiction : « La Pivellina » de Tizza Covi et Rainer Frimmel

Après avoir réalisé deux documentaires, les photographes de formation Tizza Covi et Rainer Frimmel ont franchi le pas de la fiction avec La Pivellina, tout en gardant néanmoins un pied dans le documentaire.
Au départ, il y a une rencontre entre les deux réalisateurs et trois personnes, Patti, Walter et Tairo. De cette rencontre naît l’envie de faire un film, tout simplement. C’est en écoutant les histoires et les vécus de chacun que Tizza Covi se met à écrire un scénario, avec ces personnes en tête. Les personnes deviennent alors personnages et la réalité fiction. Dans cette fiction, Patti recueille une petite fille abandonnée dans un parc. Aidée par son mari Walter et surtout par son jeune voisin Tairo, elle s’occupe de la petite Asia et se met à la recherche de la mère de celle-ci.

Comme toutes les cinématographies nationales, le cinéma italien est hanté par son histoire. Les cinéastes italiens actuels sont condamnés à vivre avec les fantômes de leurs aînés, peut-être encore plus que dans d’autres pays. Même si cette filiation forcée importe surtout vu de l’extérieur, elle est belle et bien présente et vient parfois parasiter le jugement, ou simplement le regard, que l’on porte sur un film italien. Parce que le cinéma est centenaire, une nouvelle donnée s’est immiscée dans l’analyse : celle de la mise en perspective. On ne peut en effet s’empêcher de se dire qu’un cinéma n’est plus ce qu’il a été. C’est dans cet état d’esprit que l’on peut lire ça et là que « le cinéma italien ne va pas bien », ou pire, qu’il est moribond. Cette manière de généraliser en créant une entité virtuelle (le « cinéma italien », le « cinéma français », le « cinéma belge »,…) perdure même lorsqu’un film trouve grâce aux yeux des analystes. Ainsi, dans certaines critiques de La Pivellina, on a pu lire que le film apportait un vent de fraîcheur à une cinématographie en déclin. Or, les auteurs de ces compliments étayent en général leurs propos en comparant le film à ceux du néo-réalisme ou encore à ceux de Fellini (Patti et Walter sont artistes de cirque !).

Si l’on peut trouver paradoxal d’assimiler un film « frais » à ces modèles historiques, il faut reconnaître qu’il est difficile de ne pas y penser, à la vision du film. Mais l’habileté des deux réalisateurs réside justement dans la volonté de ne pas s’ancrer dans une tradition cinématographique nationale, et d’aller chercher des influences autre part. La manière de filmer rappelle à plusieurs égards celle des frères Dardenne, et le film semble s’inscrire dans une mouvance « à la mode », celle du docu-fiction. Tout comme ont pu le faire récemment le Canadien Denis Côté avec Carcasses, et le français Jean-Charles Hue avec La BM du Seigneur, Covi et Frimmel arrachent des « vrais gens » à la réalité et les plongent dans une fiction plus ou moins proche de leurs vécus. Ils prennent trois acteurs non-professionnels et leur font jouer leurs propres rôles. Mais l’apparition de la fiction ne se fait pas attendre, puisqu’elle prend les traits de la petite fille, présente dès les premières minutes du film. Si l’apparition de cette petite fille est basée sur une histoire vécue par Patti et les siens, elle est pourtant bel et bien fictionnelle, puisqu’extérieur au noyau « réel » de base – à savoir Patti, William et Tairo. Tout le film va alors s’articuler autour de cet élément fictionnel qu’est la petite fille, donnant l’impression de ne garder l’ancrage réelle qu’en toile de fond. Et comme pour affirmer cette primauté de la fiction, le film prend justement comme titre cet élément fictionnel. Il arbore son titre, La Pivellina (La petite), tel un étendard, comme s’il signifiait « La fiction ».

Dans cette fiction, il y a donc un scénario qui suit son cours, avec un véritable enjeu : qu’adviendra-t-il de la « pivellina » ? Restera-t-elle avec Patti ? Certains épisodes apparaissent dès lors comme des passages obligés dans la dramaturgie qui a été choisie, mais le tout coule finalement de source, bercé par la petite musique de la vie qui suit également son cours, sur ce campement de voyageurs. Afin de saisir les moments dans toute leur vérité, la caméra suit ses personnages de près et les filme à bonne hauteur. Ainsi, la petite Asia n’est pas filmée de haut, car la caméra prend la peine de se rapprocher du sol pour capter au mieux ses mouvements, notamment dans des séances de jeux réellement « vivantes ».

Au final, le film apparaît comme une allégorie du passage de la fiction dans la vie de ces personnages, symbolisé par le passage de la petite fille. Tout commence par l’arrivée d’Asia et se termine par son départ ou son installation définitive dans cette communauté de voyageurs, marquant ainsi la fin de la parenthèse qu’est le film et le retour à la réalité pour ces personnages qui redeviennent ainsi des personnes.

Thibaut Grégoire

Regardez La Pivellina sur