« L’étrange affaire Angélica » de Manoel de Oliveira

On croyait que Manoel de Oliveira avait atteint le sommet de son œuvre avec son précédent film, Singularité d’une jeune fille blonde. Pourtant, avec L’étrange affaire Angélica, il signe un film encore plus fort. Le maître livre une œuvre fascinante, quasi parfaite, sur la fidélité d’un homme à ses obsessions, ses rêves et son destin, qui finit par prendre la forme d’un poème dédié à la beauté éternelle.

L’étrange affaire Angélica raconte l’histoire d’un photographe, poète et solitaire, qui s’est brûlé les yeux en contemplant les mystères du monde. Errant de ville en ville, il atterrit dans une pension modeste où il passe ses journées à prendre des photos. Un soir, il est appelé d’urgence chez une famille aisée pour photographier la défunte Angelica. Devant son objectif, celle-ci reprend soudainement vie…

Les aventures d’Isaac ne sont pas le fruit de son imagination. Comme les grands poètes, il repousse les limites de la vie humaine en explorant des mondes inconnus, là où aucun homme n’est encore allé. Dans chaque plan, le photographe est décentré, parfois il se trouve au bord du cadre, loin des tracas de la vie quotidienne, souvent aussi il est ailleurs, dans un monde dont lui seul détient les clés. Isaac vit d’abord pour cette fascination brulante pour l’invisible, pour l’essence des choses qu’il arrive à percevoir dans leurs miroitements spectraux.

Que perçoit-il ? Un fantôme, celui d’Angelica, qui le hante depuis qu’il est tombé amoureux d’elle. Mais ne s’agit-il pas, au fond, d’un coup de foudre entre le fantôme d’une morte et un homme qui a le privilège d’avoir accès à l’au-delà ? On pense beaucoup au chef d’œuvre de Mankiewicz, The Ghost and Mrs Muir, dans lequel, là aussi, une histoire d’amour mystérieuse unissait une veuve au fantôme d’une maison abandonnée.

Isaac se brûle donc les yeux, il est aspiré, jusqu’au point de non retour, par le monde des fantômes qui se dévoile sous son objectif. Mais le photographe a un autre atout : il est le seul à « voir » le monde tel qu’il est. Oliveira filme de nombreux plans volontairement laids (des vues de la ville, de l’urbanisation….) afin de souligner l’opposition entre ce monde aliéné et les vestiges d’une forme de vie en train de mourir. C’est sans doute cet appel qui attire Isaac dans le champ où travaillent une bande de paysans : c’est là que survit la singularité dans un monde en pleine uniformisation.

Voir, percevoir, donner une matérialité à des sensations inconnues ou évanescentes, telles sont les ambitions du jeune homme mais aussi du film. L’étrange affaire Angélica parle autant de la disparition que de la survie. L’histoire d’Isaac est celle d’un dernier combattant qui, face à l’indifférence des autres, décide de se laisser glisser dans le monde spectral qui l’obsède et l’appelle. Et, en même temps, le film immortalise ce départ en offrant au spectateur des sensations nouvelles qui changeront à jamais son regard sur le monde. Disparition et Survie donc.

Ce que Manoel de Oliveira cherche à montrer, c’est que le monde n’est pas un espace cartésien où tout est démontrable. Il y a des inconnues, des mondes cachés, des pointes de réel oubliées (ce monde des travailleurs agricoles…). De cette manière, il parle aussi du cinéma contemporain, de son rôle et de sa place dans notre société. A l’heure où tous les films doivent transmettre un message, divertir ou répondre aux attentes des spectateurs, le cinéaste portugais « ose » prendre à rebrousse-poil 95% de la production mondiale. Comment ? En travaillant la durée, en laissant aller son imagination et en parlant avec le cœur des démons qui le hantent.

Il existe très peu de films aussi singuliers et profonds que cette Etrange affaire Angélica. Et c’est grâce à ce genre de film que le cinéma peut encore offrir autre chose que des modèles standards. Comprenons-nous bien : le film dépasse largement le cadre du cinéma. Un tel chef d’œuvre concerne tout le monde, c’est-à-dire l’imaginaire et la conscience de chaque spectateur. Regarder L’étrange affaire Angélica, c’est déjà sauver une part de soi-même. Au bout du compte, on se laisse tenter par la « prophétie » d’Isaac : voir et percevoir le monde autrement pour rester attentif à ce qui nous dépasse. Devenir plus qu’un simple pion de la société. Se laisser entraîner par l’inimaginable, l’inatteignable. Être ou Persévérer, telle est la question…

Guillaume Richard