« Ceci n’est pas du cinéma » : « Une séparation » d’Asghar Farhadi


Le cinéma iranien a réactivé une idée, une pensée du cinéma qui lui est propre depuis toujours : le cinéma ne parle pas du monde, il est le monde. C’est grâce aux films de Panahi, Farhadi ou Rasoulof que les combats quotidiens de millions d’iraniens trouvent une existence « réelle ». Le cinéma offre à la société un moyen de visibilité qui lui permet d’exister et d’être sujet au regard. Il n’y a pas de monde possible et pensable sans cinéma. Ce n’est pas le cinéma qui copie le monde ; au contraire le monde lui-même dévoile son visage par les images qui lui donnent corps, apparence, humeur, couleurs … C’est d’autant plus vrai avec le cinéma iranien qui, dans un contexte délicat, met à l’épreuve les limites du 7ème art pour les dépasser et être, au final, « plus que du cinéma ».

Une séparation d’Asghar Farhadi accomplit parfaitement ce destin du cinéma iranien : il met en présence le monde dans toute sa complexité et, de par cette complexité, finit par en dire plus que le peut initialement une image de fiction. La notion même de cinéma est réinventée devant la puissance de la présence du monde tel quel. Comme le suggère son titre, la séparation s’opère déjà à ce niveau. Il n’y a plus d’une part le cinéma, avec ses règles et ses principes, et d’autre part des idées qu’il s’agit de filmer. Chaque morceau de pellicule est arraché à la vie pour en être son premier témoin. Le cinéma iranien se sépare du cinéma traditionnel pour inventer son propre genre : la lettre filmée.

Qu’est-ce qu’une lettre filmée ? Un  film qui n’est plus un film mais une bouteille qu’on jette à la mer, avec l’espoir qu’elle soit trouvée par le plus grand nombre. C’est déjà exactement le thème du film de Jafar Panahi présenté au dernier Festival de Cannes, intitulé, non sans finesse, Ceci  n’est pas un film. Le cinéaste se confesse face caméra, il parle de ses problèmes, il montre la difficulté de sa situation et fait part de sa soif absolue de filmer. Ce type de film, et au fond tout le cinéma iranien, n’offre plus du cinéma, mais des lettres filmées, des morceaux de monde. L’enjeu est trop grand pour ne plus être, simplement, du cinéma. Il est question de (sur)vie humaine.

Une séparation réussit admirablement à concentrer le malaise de la société iranienne dans un fait divers à priori banal qui oppose deux familles en litige. La grande force du film est de faire cohabiter plusieurs histoires, plusieurs personnages et une pluralité d’interprétation sans en donner les clés. Le spectateur doute à chaque scène, interroge la crédibilité des personnages, se demande s’il n’a pas manqué des informations. L’exercice impressionne, grâce à un scénario incroyablement bien écrit et des acteurs magistraux.

Premier doute : Une séparation serait-il seulement un tour de force ? Quelles traces laisse-t-il ? Quel visage donne-t-il au monde ? La mise en scène, assez classique, n’égale pas celle, puissante et ouverte, de Mohammad Rasoulof dans Au revoir. Le propos ne rivalise pas non plus avec la force de contestation de Jafar Panahi. Cette neutralité d’Une séparation n’est en fait qu’une apparence, car le film est aussi fort, engagé et contestataire que les précédents. La  finesse du scénario crée une somme de non dits qui dessinent, abstraitement, une véritable charge critique contre la société iranienne.

Concrètement, cela s’exprime, tout d’abord, par la place des femmes. Farhadi joue habilement avec la censure en dressant le portrait de deux femmes coupables, l’une pour ne pas assurer l’équilibre familial (Simin), l’autre pour mensonge et fausses accusations (Razieh). On est à des années lumières de la femme rebelle qui tient absolument à assister au match de foot dans Hors-jeu de Panahi, ou à l’héroïne d’Au revoir qui cherche à tout prix à quitter le pays. Farhadi brouille les pistes, comme c’est le cas au début lorsqu’on pense que Simin va quitter le pays. Razieh, quant à elle, s’attire immédiatement la méfiance du spectateur avec ses mensonges et ses pratiques douteuses. Voilà un double portrait qui n’est pas très politique…

Pourtant, Farhadi reprend la figure de la femme victime pour lui donner un nouveau sens. Au coeur d’un scénario béton, ces deux femmes n’occupent jamais la même posture. Elles ne sont pas catégorisées, elles changent de visage à tout moment. On comprend alors quelle souffrance endure quotidiennement la femme iranienne : constamment bloquée entre les traditions et le respect, accablée sous le poids de l’honneur, elle n’a pas d’autres choix que de se débattre pour survivre. Simin ose changer sa vie, en vain. Razieh essaie par tous les moyens de sortir de sa situation, en vain. Une séparation tire de son ambiguïté toute sa force politique et contestataire.

Ainsi, la division, le changement de point de vue, les tromperies, les renversements scénaristiques, sont autant de « signes politiques », de morceaux de monde, qui parlent, en amont, de l’enfer de la société iranienne. Pour contourner la censure, le film ne dit rien à haute voix. Termeh, la fille réservée de Simin, incarne parfaitement ce choix : comme elle, Farhadi décide d’intérioriser son malaise et sa colère. Termeh, à l’instar du film, devient le témoin silencieux privilégié du monde qui l’entoure. Une séparation dit l’essentiel sans rien montrer.

Le titre du film, c’est une tradition dans le cinéma iranien, devient un programme. De quelle séparation s’agit-il ? Pas seulement celle de deux couples, mais bien plus celles d’individus avec eux-mêmes, de générations entre elles, de femmes avec la société, en  somme : celle d’un pays et de son peuple. La cohabitation entre les iraniens et l’état n’est plus possible car, dans le contexte actuel, l’homme redevient un animal qui lutte pour sa survie. C’est ce que montre admirablement Farhadi : l’humanité n’est plus une valeur en soi, mais un objet, presque une marchandise, dont l’intégrité se règle au tribunal ou par l’argent.

C’est pourquoi Une séparation est une lettre filmée où chaque scène équivaut à un morceau de monde miraculeusement filmé. « Ceci n’est pas du cinéma » pourrait s’exclamer Panahi. Il n’y a plus de spectacle. Mené comme un film-enquête, avec une distance chirurgicale, Un séparation s’impose comme le miroir d’un monde qui tourne en rond depuis qu’il s’est entièrement assujetti à un régime emprisonnant ses propres citoyens.

Guillaume Richard

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