« Hors Satan » de Bruno Dumont

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Avec Hors Satan, Bruno Dumont impressionne une nouvelle fois la croisette avec la puissance de son cinéma, toujours très dense et philosophique. Le cinéaste réussit à se renouveler avec l’histoire d’un marginal doté de pouvoirs divins qui s’est confié la double mission d’assurer l’équilibre de la nature et de sauver une fille qui s’est attachée à lui. De nombreux axes d’interprétation sont possibles. C’est donc avec des pincettes que nous tenterons d’en dégager quelques uns, tout en insistant sur le fait qu’Hors Satan est une œuvre ouverte et profondément libre.

Bruno Dumont est un cinéaste mystique, mais pas dans n’importe quel sens. Chacune de ses œuvres marque la recherche, et la communion, avec les incarnations de l’Esprit, de l’invisible ou des forces supérieures qui se manifestent dans le monde humain. Dans Hors Satan, le personnage principal, appelé « Le gars », s’agenouille, sans faire le signe de croix, pour ressentir le flux des forces qui guide le monde.

Ainsi, ce personnage, comme aurait pu l’indiquer le titre du film, n’est ni Satan, ni l’incarnation du Mal. Dumont n’est pas le genre de cinéaste grossier qui travaille avec des oppositions aussi fausses que bien/mal. « Le gars » est un régulateur, une sorte de prophète qui doit assurer l’équilibre de la nature. Dès la première scène, il tue le père de la fille qu’il a décidé de protéger. Pourquoi commet-il ce geste ? Pourquoi tuer alors qu’il est sensé assurer l’équilibre de la nature ?

Là est toute le propos que se propose de penser Hors Satan. La terre est un lieu insaisissable ouvert à l’Esprit. Les distinctions rhétoriques entre le bien et le mal se brouillent au profit d’une pensée bien plus complexe. Ce qui fascine dans le cinéma de Bruno Dumont, c’est la manière dont il fait référence aux mythes et à des événements qui dépassent le milieu qu’il filme. Dans Hors Satan, on pense évidemment beaucoup à la Bible. Bien que Dumont ne soit absolument pas chrétien (la preuve en est avec ses personnages), il y a une volonté chez lui de réinterpréter le monde avec de nouveaux archétypes, plus « vrais », plus « substantiels », plus proches de la complexité du monde.

C’est pourquoi le Mal ne prend pas une seule forme bien déterminée. Au contraire, il s’inscrit ici dans une démarche où la puissance de l’art apporte sa vérité. Aucun discours, aucunes idées préconçues ne régulent le cinéma de Bruno Dumont. Chaque film semble travailler à partir d’une idée mystérieuse, telle une avancée dans l’inconnu. C’est alors que le mal n’est plus qu’une rencontre fortuite dans l’exploration métaphysique d’idées ressenties par le cinéaste.

Je me permets de me détourner un peu pour toucher au domaine politique. Pour reprendre la pensée de Jacques Rancière, est politique tout ce qui renverse le partage du sensible dominant, « policier », comme il l’appelle. C’est-à-dire que, dans l’idéologie dominante, un boucher est un boucher, un gars du nord un gars du nord, ils ne sont jamais représentés avec un Parole, une pensée ou des affects qui ne correspondent pas à leur sois-disant milieu social. Or, Bruno Dumont bouleverse ce partage rudimentaire du sensible car, justement, il confère à sa terre et aux habitants des Flandres une visibilité nouvelle, loin des clichés « policiers », en soulignant le caractère dissensuel de chaque geste, chaque mouvement, chaque mot.

A l’exact opposé d’un film comme Polisse de Maïwen, le cinéma de Bruno Dumont est donc profondément politique, au sens où la politique consiste d’abord à renverser les clichés idéologiques et redonner à ceux qui en sont privés la possibilité d’être autre chose qu’eux-même. Soit. Dumont nous montre chaque battement invisible du monde. Il veut nous faire croire à l’impossible pour mieux s’interroger sur les limites de notre regard. Nous reviendrons sur ce film au moment de sa sortie. Nous l’avons en tout cas beaucoup aimé, et ce texte n’exprime pas encore assez l’impression qu’il nous a laissé. Face aux grandes oeuvres, il vaut mieux prendre le temps.

Guillaume Richard