Cannes 2011 – « Duch, le maître des forges de l’enfer » : Rithy Panh au sommet



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Présenté hors compétition, Rithy Panh signe un documentaire incroyable sur un des plus grands bourreaux du génocide cambodgien, Duch, qui dirigea le terrible camps S21.

Grand arpenteur de mémoire, Rithy Panh s’est battu toute sa vie pour faire éclater aux yeux du monde l’horreur du génocide cambodgien qui fit près 2 millions de victimes entre 1975 et 1979. Dans Duch, le maître des forges de l’enfer, le cinéaste a pu rencontrer Duch, l’un des cerveaux de la machine d’extermination, qui est aussi le premier criminel à accepter de rendre compte de ses actes devant la justice. Le film est le résultat de ces rencontres, un résultat surprenant où le monstre, au lieu d’être accablé ou jugé par le cinéaste, est montré sous plusieurs facettes.

Ce qui est terrifiant dans un film de Rithy Panh, c’est que les protagonistes, quand ils sont confrontés à leurs actes, les évoquent ou les rejouent sans véritable distance. On pense bien sûr à S21, le plus grand film de Panh, dans lequel les bourreaux reconstituaient leurs actes de barbarie dans les lieux vides de la prison. Si c’était à refaire, ils le referaient sans problème. Il suffit de voir leur sourire et leur capacité à se dédouaner pour s’en convaincre.

C’est là le point fort du cinéma de Rithy Panh : réveiller la part la plus sombre de l’âme humaine. Celle qui se loge au fond de chacun d’entre nous. Car que sont ces « bourreaux » si ce n’est des gens comme vous et moi ? Au détour d’une conversation, Duch parle avec un sang froid déstabilisant des pratiques à l’œuvre dans le camp de la mort. A l’écouter, hormis quelques défaillances, tout lui paraît normal. Mais Rithy Panh, conscient de l’incroyable témoignage qu’il recueille, ne porte aucun jugement sur le vieil homme. La raison est simple : juger, prendre la parole pour l’orienter dans un sens défini, entraîne irrémédiablement un travestissent de la vérité.

Seul le compte le témoignage, avec ses mots durs et légers. Il y a autant de « vrai » dans les moments où Duch s’évade pour parler de poésie ou de lui-même que dans ses récits de torture. Plus aussi, sans aucun doute, que dans les tonnes d’images d’archive sensées restituer le contexte de l’époque. Panh le démontre d’ailleurs avec ironie en opposant leur idéalisme ridicule aux révélations de Duch.

Celui-ci ne fait que parler pendant toute la durée du film. Panh lui montre quelques passages de S21 qu’il commente en replaçant les choses dans leur contexte. Il parle, il parle, il parle… et, petit à petit, c’est tout le visage du génocide qui retrouve quelques bouts de peau et quelques pointes d’expression. Les mots recomposent ce qui a disparu à jamais. Face à l’absence d’images, Rithy Panh reconstitue les fragments d’une mémoire oubliée. Le procès de Duch n’est que le premier d’un longue liste. En tout cas, Duch, le maître des forges de l’enfer sera une pièce à conviction indispensable pour comprendre la complexité du terrible génocide cambodgien.

Guillaume Richard