Cannes 2011 – « Au revoir » de Mohammad Rasoulof

Retrouvez toute l’actualité du 64ème Festival de Cannes et le meilleur du cinéma indépendant en VOD sur UniversCiné !

Présenté samedi matin dans la sélection « Un certain regard », le magnifique Au revoir de Mohammad Rasoulof séduit autant par la force de sa mise en scène que par le combat que mène actuellement le cinéaste, toujours privé de faire son métier par les autorités iraniennes.

C’est avec les larmes aux yeux, le cœur serré, que l’équipe du film de Mohammad Rasoulof monte sur la scène du théâtre Debussy pour y présenter Au revoir. La femme du cinéaste, visiblement très inquiète par la situation de son mari, dédie le film à tous les prisonniers politiques d’Iran. On aurait pu craindre que le présentation du film tourne vite à la célébration consensuelle. Mais devant une telle émotion, une telle évidence cinématographique, Au revoir vient briser tous les discours pour offrir un véritable témoignage de la vie sur place. Au même titre que Le fossé de Wang Bing, Au revoir est un film clandestin, et il faut célébrer ce petit miracle que constitue sa présence cette année au Festival de Cannes.

Il est bon de voir qu’un film, par sa simple force cinématographique, puisse donner à voir une telle vérité. Les images deviennent plus puissantes que les mots. On se rend compte que pour atteindre un tel niveau, il faut vivre les événements sur place et être concerné directement par les faits. Je dis cela, bien sûr, en opposition à ces nombreux cinéastes qui nous parlent de l’avortement, de l’oppression politique ou de l’immigration sans en faire directement l’expérience. Sans vouloir les blâmer – leurs films sont loin d’être mauvais – mais ils sont moins authentiques, moins « évidents ». Ce que capte avant tout Mohammad Rasoulof, c’est l’invisible, les non-dits, ce qu’on ne peut pas figurer. Et pour atteindre ce résultat, il faut être , il faut être pris dans la toile d’araignée du monstre institutionnel iranien.

Qu’est-ce qu’Au revoir a de plus ? L’enjeu est d’abord cinématographique car Rasoulof donne une forme esthétique à l’oppression. Les lumières sculptent l’atmosphère claustrophobe et la rende irrespirable. Le son travaille avec finesse une série de métaphore : les corbeaux représentent l’autorité, les avions décollent sans que l’héroïne ne soit à bord, etc. Une mise en scène impressionnante donne à cette femme qui décide de quitter l’Iran une profondeur supplémentaire qui font d’Au revoir non pas un « film-tract », un film publicitaire pour une bonne cause, mais un film de cinéma dense et maîtrisé.

Le film pose et tente de répondre à une question vitale : comment peut-on passer à travers la toile de l’araignée ? Comment peut-on échapper à la machinerie secrète des autorités ? Rasoulof semble dire, à l’image de la tortue de l’héroïne qui prend toujours une longueur d’avance sur elle, qu’il faut prendre le temps de dérailler la machine. Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Mais voilà, en Iran, il n’y a pas d’autre choix que l’urgence, et toute tentative semble désespérée…

Rasoulof signe une film sur le questionnement moral d’une femme mise en face de ses propres choix. Par moment, le cinéaste iranien tisse des liens forts avec le cinéma des frères Dardenne. A l’instar de ceux-ci, la nécessite de faire le bon choix devient très vite un combat pour la survie. Plus que jamais, l’existence d’un film comme Au revoir, réalisé dans des conditions difficiles, confirme que le cinéma d’auteur a encore de très beaux jours devant lui s’il continue à s’opposer a toutes les formes de régime dominant.

Guillaume Richard