Interview de Danis Tanovic pour « Cirkus Columbia »

Nous avons rencontré le cinéaste bosniaque Tanis Tanovic (« No man’s land ») dont le nouveau film, « Cirkus Columbia », sort le 27 avril dans les salles. Dans cet entretien passionnant, il nous parle de la situation de son pays, de sa vision de la société et du cinéma tout en éclairant les intentions de son film et en nous faisant part de sa lassitude envers le cinéma de sa région, surtout celui d’Emir Kusturica. Tout un programme !

Comment est né le projet de « Cirkus Columbia » ?

Le film est adapté d’un livre du même nom qu’un ami à moi, lui aussi cinéaste, avait trouvé. Je l’ai lu en pensant le produire, et je dois avoué que j’étais assez jaloux de mon ami qui avait trouvé une histoire aussi bonne ! Au bout de 12 ans, il n’a jamais écrit le scénario et m’a finalement proposé de le tourner. J’ai évidemment sauté sur l’occasion. Le livre est en fait une nouvelle très courte qui se passe avant, pendant et après la guerre.

Un jour, j’ai décidé de changer complètement la nouvelle. J’ai appelé l’écrivain en lui disant : « écoute, j’ai envie de massacrer ton livre et de prendre juste ce que j’ai envie, certains personnages, le chat noir… ». Et de là j’ai écrit mon histoire qui se déroule uniquement deux semaines avant la guerre. J’avais justement envie de parler de cette époque-là de la Bosnie. Mais « Cirkus Columbia » est aussi une histoire d’amour, de famille, il y a  plein de choses dans cette histoire.

Quelle place occupe-t-il par rapport à vos autres films sur la guerre ? Avez-vous clôturé une sorte de trilogie sur la Bosnie ?

Ce n’est pas une trilogie, car mes films évoluent. En tout cas, je ne vois pas les choses de ce point de vue. Beaucoup de gens m’ont dit qu’avec ce film je terminais un cycle. Or, c’est faux. Je dis souvent que j’espère voir une « octologie » (rire). De toute façon, l’histoire de la Bosnie est un sujet presque inépuisable…

Dans votre film, les personnages ne semblent pas voir venir la guerre. Vous adoptez la même attitude : innocence du regard, souvenir, mélancolie… Pourquoi ce choix ?

Ce n’est pas un choix. Je ne pense pas qu’on fasse des choix pour ce genre chose. C’est au contraire quelque chose de naturel qui provient de votre vécu et de votre manière de voir le monde. Quand j’écris un scénario, j’écris d’abord sur moi, sur ma propre histoire. Aucun cinéaste ne peut se passer de sa part de subjectivité. Tous les personnages conservent, quelque part, une partie de moi, et cela dans toutes les histoires que j’ai pu écrire.

Vous avez donc filmé le souvenir votre jeunesse ?

Oui, c’est la jeunesse qui traduit l’humour un peu dérisoire typiquement bosniaque. Cet humour est une espèce de défense contre la folie qui nous entoure. Sans lui, le monde devient trop lourd à porter.

Pourquoi vos personnages font-ils sans cesse référence à l’Amérique, qui apparaît ici comme un eldorado ?

A l’époque, les USA apparaissaient comme le symbole de la liberté. Beaucoup de bosniaques se voyaient bien prospérer là-bas. Bon, bien sûr, aujourd’hui, le monde a changé. Qui peut encore dire que le rêve américain existe ? Cette aspiration a disparue. Aujourd’hui, nous vivions à une époque où il n’y a plus de rêves. Les gens sont seulement intéressés par la richesse, comme si cela allait régler tout leur problème. On ne rêve plus, peut-être ai-je vieilli je ne sais pas, mais c’est l’impression que j’ai.

Votre film symbolise parfaitement la fin du rêve et l’innocence…

Exactement. Je serais quand même un plus précis : ce n’est pas que nous rêvons plus, mais que nous ne sommes définitivement plus innocents. Maintenant, quand le ciel est bleu, on s’attend toujours à voir arriver les nuages. Quelque chose à changer… Avant la tragédie qui a frappé mon pays, je pensais que le monde avait un sens, avec les droits de l’homme etc. Mais depuis 1992, le monde a pris une mauvaise direction. Là j’ai l’impression que personne ne sait où on va. Je ne sens pas beaucoup d’optimisme, plutôt de l’inquiétude…

C’est d’ailleurs ce qu’évoque le titre de votre film : la vie est un cirque, on ne sait pas très bien où l’on va.

Oui, tout à fait (rire).

Le cinéma des « Balkans » est souvent tragi-comique, léger, burlesque. C’est aussi le cas de votre film. Est-ce volontaire, lié à votre instinct ou à un tradition ?

Oui, le cinéma serbe et des Balkans est très burlesque, mais je ne trouve pas que le mien le soit spécialement. Le cinéma serbe, par exemple, est trop bruyant. Comparer le cinéma bosn
iaque au cinéma serbe revient à comparer la renaissance et le baroque. Je comprends pourquoi les gens voient des similarités, mais en fait ce sont deux choses très différentes.

Vous êtes plus proche de films comme « La vie est belle » de Benigni ou « Goodbye Lenin »

Oui, c’est sûr. Ces deux films partagent un ton qui est proche des miens. De manière générale, un pays développe sa propre culture. Celle-ci peut être très différente du pays frontalier. N’est-ce pas le cas chez vous avec la France ? Les belges ont un sens incroyable de l’autodérision tandis que les français se révèlent plus rares dans ce domaine ! Il y a quand même Coluche qui a fait une grande carrière, surtout parce que c’était un individu rare.

C’est exactement la même chose chez nous entre les bosniaques et les serbes. Nous nous moquons facilement de nous-même et nous ne nous prenons pas au sérieux. Or, de l’autre côté, les gens sont plus sérieux. Je cherche vraiment à traduire cette singularité bosniaque à travers mes films.

Vous parliez tout à l’heure du chat de « Cirkus Columbia », qui occupe une place importante dans le film. Que représente-t-il ?

Un chat (rire) ! Mais il y a beaucoup plus, bien sûr, mais il est difficile d’en parler. Les choses n’ont pas de sens en soi, c’est plutôt nous qui nous leur en donnons. Il en va ainsi de ce chat : représente-t-il le malheur ? Le bonheur ? Chacun peut y voir ce qu’il veut. Si Fellini était vivant, il aurait adoré cette histoire, qui porte au fond sur le « sens » du monde et la place de l’homme dans cette mascarade.

Cela rejoint, d’une certaine manière, la vision d’Emir Kusturica dans « Chat noir, chat blanc », où, là aussi, des chats occupent l’attention de tout le monde…

Je ne me souviens même plus du film ! Les deux premiers films de Kusturica sont extraordinaires, mais le reste… Je n’ai pas su finir le dernier, après 20 minutes, je suis parti. Pareil pour les 3 ou 4 derniers films, qui ont été pour moi une véritable torture cinématographique.

Sans jamais juger vos personnages, vous dressez quand même un constat amer de votre pays.

Oui, tout à fait. La Bosnie a une histoire complexe, à cheval sur deux mondes. Du communisme, nous sommes subitement passés, après la chute du mur, à un capitalisme naissant assez éloigné de la réalité du pays. C’était anachronique. Quand je regarde la situation de nombreux pays de l’Est, je suis frappé de voir à quel point leur situation est archaïque et sujette à n’importe quel renversement (montée du nationalisme,…). Les gens ne sont plus protégés. Un jour, ça va faire très, très mal… Mon film cherche donc à interroger cet anachronisme, c’est vraiment le cœur du problème.

Sur cette question, on pense inévitablement au début de votre film où vous insérez des images de la chute du Mur de Berlin. Est-ce une critique de la construction européenne ?

Oui, l’ancien maire communiste dit que « c’était à nous de faire tomber le Mur » ! Mais, sincèrement, je ne pense pas que le monde serait meilleur pour autant. Pour moi, la solution la plus adéquate aurait été de faire tomber le Mur des deux côtés en même temps. De là, un dialogue aurait pu naître car il y a des bonnes choses dans les deux idéologies. Il faut revenir à ce dialogue pour que les forces soient tournées vers les vraies questions (l’éducation,…) plutôt que vers les mauvaises (le financement de l’armement…). Bon, ma vision est un peu utopique, je l’admets.

Quels sont projets ? Allez-vous encore vous impliquer « politiquement » ?

Je sépare le cinéma de la politique, même si c’est compliqué. Je prépare un court métrage que j’espère tourner bientôt. C’est un film que j’ai écrit à 20 ans. Des gens ont aimé l’idée, ils vont le produire. Et puis, j’ai un scénario que je viens de finir qui se déroulera en Bosnie. Si ce sera politique ? Je ne sais pas encore, on verra.

Entretien réalisé par Guillaume Richard