Une place à l’ombre : « Anonyme » d’Eric Smeesters

Quand un « filmeur » anonyme décide de poser sa caméra sur une des places les plus emblématiques de Bruxelles pendant un an, le résultat de ces captations nocturnes et diurnes, au gré des saisons, produit un effet très singulier, à la frontière entre le documentaire et la poésie filmée.

Anonyme

Le parti pris initial est d’un simplicité désarmante : filmer – presque exclusivement en plans fixes – des moments de vie sur la place de la Monnaie à Bruxelles, et accompagner ces plans apparemment aléatoires d’anecdotes, en voix-off, sur la vie quotidienne dans la grande ville. Cet assemblage crée, par moments, un décalage entre ce qui est montré et ce qui est raconté, entre la vivacité de ces histoires et la quiétude d’une place à la tombée de la nuit, entre le récit d’une agoraphobie chronique et les images d’un lieu désert.

La caméra de Smeesters filme les individualités qui se succèdent sur ce lieu public, choisi parmi tant d’autres. Elle capte aussi bien ce qui reste et ce qui se meut : la place et les bancs qui la jalonnent, mais aussi les passants qui l’arpentent. Si certaines personnes ressentent le regard de cet appareil cyclope comme une agression, d’autres cherchent à l’attirer. Certaines viendront se placer d’elles-mêmes dans son champ de vision, peut-être soucieuses de laisser une trace de leur passage sur cette place, ou de leur passage sur terre. Mais le plus frappant, c’est que, quel que soit leur réaction face à la caméra, presque aucun passant ne s’approchera trop près de celle-ci, comme s’il s’agissait de quelque chose de sacré ou de nocif, ou comme si un inconscient collectif leur dictait de se comporter comme l’acteur qu’ils auraient voulu être et de rester dans leurs marques, là où ils s’incrustent le mieux au cadre.

Sur un banc public, deux personnes que tout oppose partagent un moment de vie en commun. Ces morceaux de bois leur permettent de souffler deux minutes, à même pas un mètre d’un parfait inconnu, en train de faire exactement la même chose. Les bruits intempestifs de travaux à proximité viennent interrompre ce moment. La caméra s’en va capter autre chose – le reflet des nuages sur une vitre teintée – et le bruit désagréable se transforme, comme par magie, en une bande originale presque mélodieuse.

Un peu plus tard, au détour de la façade du théâtre, un bandeau en plastique prend le vent, tel ce sac dans un célèbre film célébrant la « Beauté Américaine ». Beauté qu’un passant visiblement éméché ne tarde pas à fracasser par quelques violents coups de pieds dans un pauvre sac errant qui ne lui avait rien fait.

Ce ne sont donc que des moments qui sont filmés, que des anecdotes qui sont racontées, mais ces instants et ces histoires font partie d’un quotidien plus large, celui d’une ville, montrée ici par la lorgnette d’un lieu de passage. Ces images et ces récits nous rappellent qu’il n’y a que dans les grandes villes qu’il est possible de partager un instant fugace d’intimité avec un parfait inconnu, qui restera tout aussi parfaitement inconnu après la rencontre. Les personnes que l’on voit et celles que l’on entend resteront anonymes, tout comme cette caméra posée au milieu d’une place et que l’on a peut être croisée sans réellement la voir. Cette caméra qui est restée dans l’ombre, calme, imperturbable, et qui n’a déroulé sa mémoire que sur la table de montage, pour exposer ce dont elle avait été témoin : le théâtre de la vie.

Thibaut Grégoire

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