Pierre Etaix : « La comédie d’aujourd’hui ? Je ne vois pas où elle est ! »

Le Festival du Film d’Amour de Mons tirait son chapeau à Pierre Etaix. Nous avons pu rencontrer (trop) brièvement un cinéaste plus heureux que jamais de la ressortie de ses films et de l’engouement que ceux-ci provoquent au près d’un public curieux et passionné.

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Quelle place occupe l’amour dans vos films ?

C’est tellement large ! L’amour, c’est un miracle, on ne sait jamais comment ça commence ni comment ça finit. Je considère que c’est universel. Ce n’est pas seulement deux êtres, ça concerne tout le monde, tous nos actes. On ne peut rien réussir si on n’y met pas un peu d’amour.

Vos films reprennent souvent la trame classique du cinéma burlesque : un homme cherche l’amour et court après une femme. Par contre, chez Tati, dont vous avez été très proche, l’amour est relégué à l’arrière-plan. Quelle est votre conception du burlesque ?

C’est une affaire de tempérament et de sensibilité. Au cours d’une vie, il peut arriver tellement de choses qu’on peut très vite changer de tempérament. Cela se ressent indéniablement dans notre manière de faire des films. Je sais que Tati a toujours eu une espèce de pudeur que je n’expliquais pas, une sorte de pudibonderie. Il ne voulait pas montrer ses sentiments et, parfois, il ne voulait même pas montrer son visage ! C’est assez évident dans ses films.

Moi, par contre, sans jugement aucun, je ne me retrouve pas dans cette attitude. Tati et moi avons une démarche complètement différente. Je suis plutôt touché par les démonstrations d’amour que font Keaton, Chaplin ou Jerry Lewis. Il n’y a guère que Laurel et Hardy qui s’écartent de ces problèmes-là mais, en même temps, ils ont un univers propre et un tel amour dans leur travail qu’on ne peut que s’incliner devant leurs films.

Où trouvez-vous votre inspiration ? Dans l’écriture ou au moment de mettre en scène ?

C’est un tout, l’un ne va pas sans l’autre. On peut avoir des idées sur le plateau. Mais, croyez-en mon expérience, il faut se méfier des idées de dernière minute car elles peuvent casser le rythme du film. Ces petits détails peuvent parfois faire dévier le film de son propos et désarticuler complètement une séquence. Je crois qu’il vaut mieux tout préparer de A à Z. Ainsi, lorsqu’on arrive sur le plateau, on peut se retrouver dans la situation d’un chanteur de Jazz : la répétition extrême du morceau permet l’improvisation sur le moment.

Improviser, ce n’est pas inventer quelque chose de nouveau. Ce qui est écrit est écrit, définitivement. Et c’est seulement lorsqu’on maîtrise parfaitement son sujet que l’on peut y glisser des « détails improvisés ». Quand Buster Keaton reçoit une façade de maison sur lui, celle-ci tombe exactement au bon endroit pour qu’il puisse l’éviter. Pour cela, il faut une préparation parfaite et minutieuse !

Le son est très important chez vous. Que cherchez-vous à exprimer à travers ce paramètre ?

Le son peut avoir son efficacité comique et dramatique. Dans certaines séquences, il permet de remplacer une musique inadéquate qui viendrait affaiblir la force de la mise en scène. Mais de manière générale, la musique reste un élément très difficile à maîtriser au cinéma. Elle peut complètement ruiner un gag, tout comme elle peut affaiblir la portée dramatique d’un sentiment.

Par exemple, dans La maison du docteur Edwards, au moment où Gregory Peck et Ingrid Bergman tombent amoureux, des grands violons accompagnent le coup de foudre. Ça fout tout en l’air ! Plus tard, Hitchcock avoua que les distributeurs ont remonté la séquence et qu’il n’avait pas pu intervenir à l’époque. On voit donc le danger qu’il y a si on néglige les effets musicaux. A l’inverse, le moindre bruitage intelligent qui va dans le sens de la scène peut produire un excellent résultat. Par exemple : un homme est seul chez lui le soir. Comment souligner sa fatigue ?  Si la musique s’en mêle, c’est foutu. Par contre, si dans sa solitude on entend une cloche qui sonne au loin, d’un seul coup, tout passe admirablement !

Que pensez-vous du cinéma comique d’aujourd’hui ?

Je ne connais pas le cinéma comique d’aujourd’hui. En fait, je ne vois pas où il est ! Je n’ai aucun jugement là-dessus, c’est juste qu’il ne m’intéresse pas. Le cinéma que j’ai pratiqué n’existe plus. Je ne vois plus de films comiques basés sur le slapstick ou sur la pure invention cinématographique…

Quel impact pourrait avoir la ressortie de vos films ?

Ce que je voudrais surtout, c’est que le ressortie de mes films offre la possibilité à des jeunes de s’intéresser au splapstick et aux cinéastes qui ont contribué à son succès. A mon humble avis, c’est la seule voie valable. On peut faire des comédies bavardes, bien sûr, mais je suis aux anges lorsque je vois un film qui fonctionne à partir de gags inventifs, visuels, sonores… Or, tout cela est presque perdu aujourd’hui… Dès lors, j’espère que la nouvelle visibilité dont bénéficient mes films saura créer un engouement pour une forme de cinéma qui reste toujours d’actualité.

Propos recueillis par Guillaume Richard

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