« Les Yeux de sa mère » de Thierry Klifa

Les yeux de sa mère 1

Mathieu, jeune écrivain en manque d’inspiration, décide d’enquêter sur une famille de notable, connue de tous. La mère, Lena Weber, orchestre tous les soirs la grand-messe cathodique qu’est le journal télévisé de la plus grande chaîne de France. La fille, Maria Canalès, est la danseuse étoile la plus médiatique du moment, grâce ou à cause de son héritage génétique. Un lourd secret semble avoir fissuré les liens unissant ces deux femmes. Devenant l’assistant personnel de la première et séduisant la seconde, Mathieu se rapproche dangereusement de son sujet et s’y retrouve sentimentalement mêlé.

Si le titre du film met l’accent sur les yeux, ce n’est pas un hasard, tant ce film tourne autour de la thématique des regards. Le personnage de Duvauchelle regarde ceux de Catherine Deneuve et de Géraldine Pailhas, qui se regardent également réciproquement par le prisme des médias. Plus tard, le fils caché de Maria Canalès observera sa mère et sa grand-mère par vidéos interposées. Utilisant l’écran sous toutes ses formes – écran de télévision, écrans d’ordinateurs – mais également d’autres instruments d’observations tels qu’un enregistreur ou un appareil photo, Klifa donne à ses personnages tous les outils nécessaire pour s’observer l’un l’autre, et fait de ce tourbillon de regards le centre de son film.

C’est donc par des instruments d’observation que l’action se met en place. Chaque personnage est ici tour à tour observateur et observé, à l’exception de l’un d’entre eux, restant observateur, et voyeur, du début à la fin. C’est précisément ce personnage qui sera mis au banc du film à l’heure de son dénouement, regardant les autres personnages s’éloigner, impuissant face à un milieu qu’il admire mais qu’il n’aura pas pu infiltrer. Son poste d’observateur, et d’admirateur, trop assidu l’aura desservi.

Les yeux de sa mère 2

Le personnage de Mathieu est la pierre angulaire du film car il est le lien entre toutes les intrigues. C’est un élément extérieur au centre névralgique du film – la famille –, qui sert de liens entre les différents membres de celle-ci. Au fil de l’intrigue, Mathieu s’affirme comme étant le personnage-clé du film, jusqu’à en devenir le film, ou plus précisément son titre. Les yeux de la mère, c’est lui, à partir du moment où il est envoyé par la mère en question (Maria Canalès) pour lui rapporter des images de son fils qu’elle n’a jamais vu (Bruno).

Après avoir orchestré habilement, pendant la première partie du film, un jeu d’évitement entre ses personnages, l’observateur Klifa – en offrant à son film une envolée lyrique en guise de point d’orgue – les oblige à prendre conscience les uns des autres, avant de les laisser se débattre avec une situation à laquelle aucun d’entre eux ne s’attendait. Une descente en douceur s’opère alors, vers un final en demi-teinte et assez cruel.

Le genre du mélodrame familial reprend ses droits et la famille, représentant également ici un certain milieu, une certaine élite, profite de l’électrochoc ressenti à mi-parcours pour reconstituer son noyau dur. La brebis égarée de l’autre côté du miroir (des écrans) est exhortée à regagner le foyer, et l’intrus, injustement considéré comme la source de tous les maux, est écarté de ce refuge dont il n’aurait jamais dû perturber la quiétude. L’ordre naturel des choses est rétabli tandis que se reforme le noyau familial, aussi sacré que dangereux.

Thibaut Grégoire
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