« Le fossé »de Wang Bing, un chef d’oeuvre clandestin

Le fossé, le chef d’œuvre de Wang Bing sur l’oppression des dissidents chinois, restera malheureusement inédit dans les salles. Nous sommes ainsi très fiers de pouvoir lui apporter l’éclairage qu’il mérite, tant pour son propos que pour ses qualités cinématographiques. A noter que le film est coproduit par « Entre chien et loup », l’excellente maison de production belge.

Alors que le monde entier prend position dans l’affaire Panahi et que les révolutions arabes terminent de redessiner la carte politique du monde, Le fossé, qui est sans doute le film le plus fort réalisé ces dernières années sur l’oppression politique, apporte sa pierre au grand édificie qui a secoué le monde entier en ce début d’année 2011.

L’auteur n’est pourtant pas le dernier venu puisque il s’agit du patient arpenteur de mémoire Wang Bing, réalisateur du déjà exceptionnel A l’ouest des rails. Le cinéaste chinois remet le couvert en signant un chef d’œuvre courageux, authentique et radicalement fidèle à ses ambitions. L’histoire est forte et directe : à la fin des années 50, le gouvernement chinois expédie aux travaux forcés des milliers d’hommes, considérés comme droitiers au regard de leur passé ou de leurs critiques envers le Parti communiste.

Le fossé met en scène le destin funeste de cette poignée de résistants et leur lent déclin vers la mort. La violence est nue et primitive, les images parfois insoutenables, mais rien n’est sacrifié à l’authenticité des faits et à la dignité du combat. La puissance des images dévoile l’intolérable et brise, à chaque plan, les clichés véhiculés par l’imaginaire collectif de la société de masse (miracle économique, industrie, nationalisme…).

Comment un tel film a-t-il pu voir le jour quand on connaît la situation politique en Chine ? A l’instar de Jafar Panahi, Wang Bing a entièrement tourné Le fossé en toute clandestinité. Il s’est isolé loin des villes en prenant le soin de cacher la vraie nature de ses activités, pour ensuite envoyer les rushs en France et finaliser le montage. Ainsi, Le fossé est bien plus qu’un film : c’est une sorte de miracle, une œuvre clandestine, un morceau de vérité arraché au monde, qui montre, de manière universelle, la réalité de l’oppression loin du mensonge des apparences.

Bien que le film se situe dans les années 50, Wang Bing ne se prive pas de brouiller les pistes. Par exemple, lorsque la femme d’un résistant débarque dans le camp, elle est habillée comme pourrait l’être n’importe qui aujourd’hui. Le cinéaste cherche ainsi à ancrer son film dans le monde actuel en filmant le contre-champ radical du nouvel essor chinois. Il veut ainsi montrer qu’il existe toujours, à l’abri des regards, des camps pour les dissidents politiques. Tout le monde le sait, et le cinéaste mieux que tout le monde, mais c’est la première fois qu’un film démontre avec une telle force la réalité du combat que mènent les opposants au régime chinois.

Si Le fossé est un chef d’œuvre, ce n’est pas simplement parce qu’il offre un écho à une multitude de thèmes qui secouent l’actualité (révolte, droits de l’homme, etc.). Combien de films de ce genre ne tombent pas dans le récit consensuel opportuniste, frôlant l’abyme du puits sans fond de pessimisme qui est lot des productions actuelles tout en faisant l’apologie bien pensante de la tolérance ? Le Fossé évite ces pièges parce que son but est d’apporter un témoignage par le biais d’images dissensuelles que seul l’art peut offrir. Lorsqu’on fait le pari de l’art, contre l’attente et le consensus, on finit toujours par gagner le pari de l’homme.

Wang Bing parvient à ce résultat grâce à la mise en scène, c’est-à-dire par le travail de la forme, de l’espace et du temps. Le pathos et le discours laissent place à la dignité des corps magnifiés dans la lumière, comme s’ils s’arrachaient à l’horreur de leur situation pour devenir des purs symboles de résistance. Le corps devient à la fois le dernier rempart contre l’oppression et le point sur lequel la lutte s’organise. Tant qu’il y aura des corps, il y aura de la vie.

Le film repose ainsi sur un puissant contraste : il montre autant la négation complète de la vie que sa survivance miraculeuse. Bien que réduit par la force à un état primitif, le quotidien des prisonniers n’en demeure pas moins une lutte acharnée et minimaliste pour remporter la victoire. Un geste sauveur équivaut à un pas en avant vers la libération.  N’est-ce pas cela la vérité de toute lutte ? N’est-ce pas ce moment où, au milieu du chaos, se dessine une trajectoire neuve ? Telle est l’idée du Fossé, son fil rouge. Et c’est dans ce contraste que réside la véritable singularité du film : montrer l’inhumain sans tomber dans la facilité et parler de la résistance sans omettre la réalité du milieu.

Le fossé permet de comprendre la vérité d’une révolte : il faut d’abord des corps, des gestes simples, une dignité et une parole pour que se fissure lentement le régime dominant de l’oppression. Il est regrettable que ce film pourtant si important ne puisse pas bénéficier d’une sortie en salle (qui lui aurait assuré un impact considérable)… A nous, donc, de ne pas l’envoyer trop vite dans les oubliettes de la mémoire cinématographique.

Guillaume Richard

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