Interview de Monte Hellman autour de son oeuvre

A l’occasion de la reprise en copie neuve de Macadam à deux voies, Monte Hellman était de passage exceptionnel en Belgique pour présenter son film au BOZAR. Nous avons eu la chance de rencontrer ce cinéaste culte des années 70 qui réalisa The shooting, L’ouragan de la vengeance ou encore Cockfighter. Son nouveau film, Road to Nowhere, qu’il présentait également à Bruxelles dans le cadre du festival « Off Screen », devrait sortir dans le courant de l’année.

Que représente Road to nowhere, votre dernier film, au sein de votre filmographie ?

Mon travail évolue et change au fil du temps. Je considère que mon « œuvre » s’aventure d’abord sur des terrains inconnus avant de se ranger sous un thème ou sous des repères précis. Je sors actuellement d’une longue période durant laquelle je n’ai pas tourné un seul film. Pourtant, je n’ai pas arrêté de développer des projets et d’écrire des scénarios. Tourner des films implique que le cinéaste s’inscrit dans un processus qu’il ne maîtrise pas entièrement. Il ne décide pas toujours de ce qu’il veut faire. Au final, le projet qui aboutit dépend de cette sorte d’incertitude constante dans laquelle le cinéaste se trouve malgré lui.

Considérez-vous tout même que Road to nowhere est proche de vos précédents films ?

Non, je pense que c’est un film radicalement différent. Il n’a rien à voir avec Macadam à deux voies ou The shooting.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que j’ai changé et que mon film reflète ce que je suis devenu.

Votre film oscille une nouvelle fois entre le cinéma d’auteur et une forme d’héritage du cinéma classique américain. De quel « courant » vous sentez-vous le plus proche ?

Je me sens très proche du cinéma classique américain, beaucoup plus qu’on ne veut le croire. Ma première inspiration pour faire mes films reste Une place au soleil de George Stevens, Quand la ville dort de John Huston et Outcast of the Islands de Carol Reed, même si ce n’est pas vraiment un film américain. Beaucoup de critiques ont souligné mon rapport au cinéma européen… Mais, au fond, je me sens beaucoup plus proche de ce cinéma américain-là que du cinéma moderne tel qu’il est apparu sur le vieux continent. J’ai découvert ce cinéma seulement dix ans après sa naissance. Il m’a bien sûr marqué. D’ailleurs, L’Avventura est devenu mon film préféré.

A première vue, on aurait plutôt comparé vos films à ceux d’Anthony Mann ou Robert Aldrich, pour leur rapport à la mort, à l’errance, à la transcendance…

Non, pas vraiment, je ne les ai jamais considéré comme des influences pour mes films. Aujourd’hui, avec le temps, je ne saurais même plus vous donner le titre d’un film d’Anthony Mann (rire).

Avez-vous quand même cherché à briser les conventions du cinéma classique américain ?

Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de raconter des histoires. Je reste fasciné par la magie de la fiction et mes intentions ne sont donc pas entièrement « modernes ». Cette dimension se retrouve très clairement dans Road to Nowhere qui raconte l’histoire d’un tournage « classique ». On voit un réalisateur écrire son scénario, effectuer son casting, faire les repérages, débuter les premières prises de vue… On ne peut pas se passer de ces différentes étapes. Mon film montre la logique du processus de création d’un film. Je n’ai jamais voulu briser ces conventions car mon cinéma repose sur leur bon fonctionnement.

Que représente pour vous, aujourd’hui, le nouveau cinéma américain des années 70 ?

Je n’en ai aucune idée ! Je ne pense jamais à ces choses (rire). En fait, il est difficile de ressaisir un événement aussi complexe que l’émergence d’une nouvelle génération. Tant de paramètres entrent en jeu que la réalité de cette époque est presque impossible à décrire et à comprendre dans toutes ses facettes. Bien entendu, j’ai fait partie de cette génération, mais je serais bien incapable aujourd’hui de la théoriser. Je laisse cela aux critiques !

Vous sentiez-vous proche des autres cinéastes de votre génération, comme Scorsese, Coppola, De Palma… ?

Ce sont tous des amis, mais je ne pense pas que l’on puisse relier nos films. Ils ne m’ont certainement pas influencé car je puisais mon inspiration dans le cinéma classique. De manière générale, quand je travaille, je ne vois pas beaucoup de films contemporains.

Qu’avez-vous cherché à exprimer à travers vos films ? Que symbolisent-ils ? La liberté, le néant ?

Je ne me pose pas ce genre de questions lorsque je travaille. Une histoire me plaît parce qu’elle résonne avec des éléments personnels ou des affinités avec tel ou tel thème. Je décide de la filmer parce que je la juge bonne. Ainsi, je ne vois pas la création d’un film comme l’expression directe d’idées préconçues. La liberté, la mort ou le néant sont peut-être des thèmes récurrents, mais ils surgissent avant tout de la conjoncture des histoires que je raconte.

Vous laissez donc définitivement cette tâche aux critiques et, surtout, aux spectateurs !

Oui (rire) ! Je suis un conteur. J’essaye de ne pas trop penser au risque de me perdre et de passer à côté des objectifs qui garantissent le bon aboutissement du projet. Sur Road to Nowhere, j’ai invité les acteurs et les techniciens à ne pas trop réfléchir sur ce qu’ils faisaient. Je leur ai dit clairement : ouvrez votre inconscient et laissez-vous guider par vos sens. Le tournage fut vraiment une expérience singulière basée sur la relaxation et l’expression de l’inconscient.

Au bout du compte, on est arrivé à un résultat extraordinaire qui n’avait plus rien de commun avec le projet de départ. Même la fin du film a été complètement changée à la dernière minute ! Tout dépend de l’inspiration collective. Une idée peut surgir dans mon esprit à tout moment. Cette manière de travailler donne naissance à des films pour lesquels je n’ai pas un contrôle total. En ce sens, je ne me base pas, à l’avance, sur des idées que je voudrais à tout prix exprimer. Un film, c’est toujours un miracle.

Comment choisissez-vous une histoire et, ensuite, un scénario ? Laissez-vous également l’inconnu et l’improvisation guider leur élaboration ?

Ça dépend des circonstances. Parfois, des amis me proposent des idées que je reprends ensuite à mon compte. Mais le plus souvent, je me laisse guider par mon inconscient et je propose au spectateur une plongée dans un autre univers. N’est-ce pas ce qu’il recherche lorsqu’il se rend au cinéma ? Je ne demande rien d’autre au spectateur : quand il rentre dans la salle, pourvu qu’il éteigne son cerveau, se détende dans l’obscurité et pénètre dans le monde des rêves !

On ressent chez vous une fascination pour le combat et la lutte à mort. C’est très clair dans The Shooting ou Cockfighter.

Je ne suis pas vraiment intéressé par ce concept pris dans ce sens-là. Pour moi, le combat a toujours lieu au cœur du personnage. Il se bat toujours contre lui-même. D’autre part, il a été très difficile de tourner Cockfighter, qui était une commande.

Pourtant, c’est un film incroyable qui pourrait résumer toute votre œuvre.

J’ai le même sentiment que vous, mais diamétralement opposé : pour moi, c’est mon plus mauvais film !

Et votre meilleur ?

Road to Nowhere.

Vos personnages reflètent-ils votre conception de la société et de l’homme en général ? S’agit-il d’outsiders, de loosers ? Ce sont avant tout des professionnels qui font leur job, qui ont une mission à remplir ou un but à atteindre. James Taylor, dans Macadam à deux voies, vit dans une culture alternative loin des préoccupations de la société mainstream. Je dirais qu’il vit plutôt dans son monde, avec ses propres repères, et dans ce monde-là, ce n’est pas un outsider. Il fait toujours du mieux qu’il peut pour garder un fil conducteur dans son existence. Peu importe qui ils sont, mes personnages sont des passionnés qui entrent en compétition avec eux-mêmes.

C’est, en somme, la vérité spirituelle de vos personnages qui tentent, par là, de fuir la mort…

Oui. Je suis très intéressé par la philosophie sans pour autant avoir une conception particulière ou des idées précises que je promouvrais à travers mes films. C’est exactement le contraire. Je ne prétends surtout pas donner une leçon ou communiquer un message. Là-dessus, je suis fidèle aux mots de Samuel Goldwyn : « Si vous avez un message, appelez Western Union ! »

Si je vous dis que vos films sont des tragédies grecques vues à travers le regard de Kadinsky…

Ce n’est peut-être pas faux (rire) ! C’est très intéressant comme comparaison car Kandinsky est un de mes peintres préférés. J’ai d’ailleurs deux reproductions de ses tableaux chez moi. Quant aux tragédies grecques, je crois que le Western n’en est pas très éloigné. Il y des ressemblances, un tronc commun. Par contre, cela marche moins pour les films plus « modernes » comme Macadam à deux voies.

Quels sont les cinéastes contemporains qui vous intéressent aujourd’hui ?

Je suis professeur dans une école de cinéma et j’ai l’occasion de faire partie de nombreux jurys de festivals internationaux. Donc, je vois quand même beaucoup de films. Je retiens par exemple Arnaud Desplechin, Tsaï Ming-Liang, Fatih Akin, Nuri Bilge Ceylan…

Quels sont vos projets ?

Je prépare un thriller romantique sur un agent de la CIA confronté à des événements surnaturels…

Entretien réalisé par Guillaume Richard

Macadam à deux voies sera à l’affiche à Flagey du 23 mars au 28 avril.

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