Interview de Christelle Cornil

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Ces dernières années, la silhouette de Christielle Cornil est devenue plus familière au public. On la retrouvera bientôt aux côtés de Jean-Jacques Rausin dans Au cul du loup de Pierre Duculot, film pour lequel elle a obtenu son premier grand rôle au cinéma. En attendant, nous avons rencontré l’actrice qui s’est livrée, avec intelligence et lucidité, sur sa carrière, ses choix et sa personnalité.

Comment êtes-vous devenue actrice ?

Vers l’âge de 17 ans, j’ai commencé à m’intéresser au cinéma anglais et à la langue anglaise en général. J’ai ainsi découvert, entre autres, le travail d’Emma Thompson. Celui-ci m’a beaucoup touché et m’a donné envie de faire ce métier. Je me suis donc inscrite à l’académie de théâtre avec, en tête, l’idée de réaliser une carrière. Puis, je suis partie un an en Angleterre car j’avais vraiment envie de travailler dans cet univers. Enfin, je suis revenue en Belgique et j’ai fait une autre année à l’IAD ainsi que trois années supplémentaires au conservatoire. J’ai terminé mes études en 2001.

Quelle a été l’importance de votre séjour en Angleterre ? Qu’est-ce que cela vous a apporté aussi bien professionnellement que personnellement ?

Je suis d’abord partie là-bas dans le cadre d’un stage. Il s’avère que la formation proposée était assez poussée et débouchait sur une formation plus longue qui permettait d’explorer en profondeur différentes facettes du métier. J’ai posé ma candidature et j’ai été reprise. Une fois sur place, j’ai vécu cette expérience de manière très forte et très personnelle. Nous étions loin de Londres, ce qui nous a permis d’avoir un rapport privilégié avec la matière et les professeurs. Ceux-ci n’avaient qu’une idée en tête : nous voir évoluer et grandir en tant qu’artiste.

Par contre, à mon retour en Belgique, j’ai été confrontée à la compétition, ce qui n’existait pas dans ma petite communauté anglaise. Dans ce contexte, mon manque de confiance s’est vite accru. J’ai eu du mal à trouver ma place. Je ne me suis sentie ni soutenue, ni encouragée, ni même poussée vers l’avant. J’ai longtemps souffert de ce manque d’intérêt à mon égard. Mais d’un autre côté, ce passage par le conservatoire m’a appris l’humilité et la remise en question. Ce sont deux aptitudes qu’un comédien doit absolument intégrer à sa personnalité s’il veut être capable de dépasser les coups de mou qui peuvent survenir à n’importe quel moment de sa carrière.

Je continue à penser que le but d’une école n’est pas de créer une hiérarchie entre les élèves ou de juger les capacités de ceux-ci. Elle n’a pas à dire qui est capable ou non de devenir comédien. Au contraire, une école d’art dramatique doit avoir pour but d’amener chaque personne désirant faire ce métier à découvrir son potentiel. Pour cela, il faut assurément de grands pédagogues.

Comment se sont déroulés vos premiers pas au cinéma ?

Ma première vraie expérience professionnelle date du Vélo de Ghislain Lambert. J’avais passé une audition pour un petit rôle alors que j’étais encore au conservatoire.

Vous avez également joué au théâtre. Avez-vous dû faire, à un moment donné, le choix entre le cinéma et les planches ?

Oui, j’ai dû faire un choix. On m’avait proposé un spectacle que j’ai refusé pour jouer dans un long métrage, mais pour finir ce projet n’a pas abouti. Après cet « échec », je me suis vraiment lancée et j’ai joué le tout pour le tout. A la sortie de l’école, je savais que je voulais m’engager dans cette voie. J’ai tout mis en œuvre pour faire partie de la grande famille du cinéma en restant constamment active. Cependant, j’ai toujours des désirs, des idées et des rêves de théâtre. A la fin de la saison, je vais justement jouer dans un Feydeau au théâtre « Le public ». Là aussi j’ai fait le choix de mettre entre parenthèses, pendant trois mois, ma carrière d’actrice. Sauf contretemps majeur, je vais participer à cette aventure et j’en suis très heureuse !

Au cinéma, vous avez souvent alterné le court et le long métrage. Avez-vous une préférence pour le premier rôle dans un court ou le second rôle dans un long ?

C’est vrai que j’ai beaucoup appris en campant des premiers rôles dans certains courts métrages, comme dans Dormir au chaud de Pierre Duculot. Mais qu’il s’agisse d’un long ou d’un court, le travail de fond et de construction reste le même. J’écris beaucoup sur le personnage, je m’imagine sa personnalité, de façon à ce qu’il existe réellement même si il n’apparaît que dans quelques scènes. Je viens de finir le premier long métrage de Pierre Duculot, Au cul du loup, où je tiens le rôle principal. Ce fût une expérience extraordinaire, incomparable, dans laquelle j’ai vraiment respiré au rythme du personnage.

Comment abordez-vous vos rôles ? Utilisez-vous une technique particulière ?

Je pars du principe que je dois me projeter dans la fiction : les émotions et le vécu du personnage doivent pénétrer dans ma propre vie et prendre autant d’importance que mes gestes quotidiens. Il faut être capable de s’oublier, de mettre sa personnalité de côté pour installer en soi le personnage. D’autre part, quand je ne connais pas beaucoup de choses sur un personnage que je dois interpréter, je lui invente une vie et je lui construis une histoire. Ce background est susceptible de se modifier en fonction des intentions du réalisateur et du caractère des autres personnages. Je crois qu’il est important d’être recadré et d’orienter son travail dans la direction qui servira au mieux la cohérence du film. En somme, je travaille plus le côté imaginaire que l’aspect physique. Je suis capable de me débrouiller avec tout et n’importe quoi. Le rôle que j’interprète dans Illégal illustre assez bien ma méthode : l’histoire de cette femme aurait pu être la mienne et j’ai beaucoup écrit sur elle au départ des directives d’Olivier Masset-Depasse.

Que représente justement Illégal dans votre carrière ?

Ce fût une expérience très forte, d’autant plus que je voulais travailler depuis longtemps avec Anne et Olivier. J’ai passé des essais concluants même si Olivier pensait à moi depuis longtemps. Mon rôle a marqué les gens, il a un certain impact sur le public, même si on ne s’en rend pas compte sur le moment. Dans l’ensemble, Illégal a été vu par beaucoup de monde et a vraiment touché le public.

A vos débuts, vous avez tourné avec Xavier Diskeuve. Pouvez-vous nous parler de cette rencontre et de vos souvenirs de tournage ?

J’ai rencontré Xavier au Festival de Namur. Il m’a proposé de jouer dans Mon cousin Jacques dont le scénario m’avait beaucoup plu. Je suis seulement venue deux jours sur le tournage mais j’ai rencontré une super équipe. Sur Révolution, j’étais plus impliquée et ce fut pour moi beaucoup plus difficile. Nous étions un peu paumés car nous n’avions pas vraiment d’ancrage dans l’histoire. Dès lors, nous avons fait totalement confiance à Xavier. Quand j’ai vu le film, j’ai vraiment été surprise. Il m’a fallu du temps pour l’apprécier et pour comprendre ce que Xavier avait voulu faire. Finalement, c’est un ovni qui rend hommage à Tati et à une certaine forme d’humour. Et je me suis bien amusée, par delà cette contrainte liée au tournage.

Vous allez bientôt apparaître dans votre premier rôle principal dans La maison du Lucchese de Pierre Duculot. Quel est votre sentiment à quelques mois de la sortie du film ?

C’est un film que Pierre porte depuis plusieurs années et dans lequel il m’a impliqué assez tôt. Nous sommes par exemple partis deux fois en repérage en Corse. C’était très intéressant de pouvoir suivre tout le cheminement artistique du projet. Celui-ci a beaucoup évolué avec le temps. J’y ai mis des morceaux de moi, sans pour autant raconter ma vie, ce que je n’ai jamais fait et ne ferai jamais. Pendant le tournage, il fût difficile de trouver un équilibre objectif parce que la préparation avec Pierre et Jean-Jacques Rausin, qui joue mon compagnon dans le film, a vraiment été fusionnelle. Cette distance a été difficilement établie mais nous nous en sommes sortis. Je suis assez enthousiaste, c’est vraiment un beau film et je crois qu’il peut toucher un large public. Cela parle de liberté, d’acheminement et d’accomplissement personnel.

Si vous deviez retenir un rôle, celui qui vous a le plus marqué ?

C’est celui là, celui de Christina, avec lequel j’ai vécu durant 35 jours sans relâche. Mais il y a aussi mon personnage d’Illégal. J’ai aussi beaucoup aimé mon personnage dans Stencil de Dominique Laroche, une femme qui apprend qu’elle a un cancer et qui doit apprendre à vivre au quotidien avec la maladie. Mais de toute façon, tous les rôles m’ont apporté quelque chose. Il m’est ainsi arrivé qu’un personnage m’aide à prendre un nouveau virage dans la vie.

Comment se sont déroulées vos apparitions dans des blockbusters comme La guerre des miss, OSS 117 ou Julie et Julia avec Meryl Streep ?

Travailler avec Patrice Lecomte ne se refuse pas ! C’est un homme généreux et ouvert. Je lui avais même écrit pour pouvoir travailler avec lui. Mais le film n’a pas eu le succès qu’il mérite… Dans Julie et Julia, c’était uniquement pour Meryl Streep, j’aurais vraiment fait n’importe quoi pour tourner avec elle ! On a fait plein d’impros avec elle même si au final la scène ne dure que quelques secondes. On s’est éclaté ! Elle est vraiment géniale. Elle n’arrêtait pas de faire l’idiote, elle déconnait avec les enfants et tout. C’est une vraie leçon. On peut être une grande actrice et être cool, décontractée, bien qu’entre les prises, elle se donnait du temps pour se concentrer. J’ai beaucoup appris en l’observant. Le métier d’acteur est une question de perception : il faut apprendre à se détacher de son point de vue.

Vous allez aussi jouer dans Le marsupilami

La rencontre avec Alain Chabat a été une évidence. Je ne peux rien révéler du film, mais ce fût aussi une belle expérience.

L’ambiance n’est-elle pas plus froide sur un gros tournage ?

Non, ce n’est pas toujours le cas, c’est parfois même mieux ! L’un n’empêche pas l’autre, on l’oublie souvent. Tout dépend du réalisateur. Grâce à lui, l’équipe peut déplacer des montagnes. Son attitude doit insuffler l’énergie créatrice indispensable à la bonne tenue d’un tournage.

Le rôle que vous aimeriez interpréter ?

Juliette dans Roméo et Juliette.

Les films dans lesquels vous auriez aimé jouer ?

Un Indiana Jones ! Il y a aussi les films de Sarah Polley. Elle m’impressionne beaucoup.

Des cinéastes avec qui vous avez envie de tourner ?

Woody Allen, Jacques Audiard, Philippe Lioret, Clint Eastwood, Pedro Almodovar, Isabel Coixet. En Belgique : Frédéric Fonteyne.

Des comédiens?

Juliette Binoche, Emma Thompson, Daniel Auteuil, Jacques Gamblin, Jean-Pierre Bacry, Lambert Wilson, Sarah Polley, Sergi Lopez, Patrick Descamps, Zabou Breitman aussi, Dominique Blanc, Il y en a plein !

Une chanson qui vous définirait ?

« Là où je suis née » de Camille.

Votre meilleur souvenir de tournage ?

La demi-journée avec Meryl Streep, une grande actrice et une femme accomplie, ainsi qu’une scène très forte de Au cul du loup.

Votre pire souvenir de tournage ?

Un des premiers téléfilms dans lequel j’ai joué. J’ai attendu toute la journée et au final je n’ai pas tourné car ma scène avait été supprimée dans la journée. Moi qui voulais découvrir un tournage, j’avais été très déçue !

Un événement de votre vie qui a influencé votre carrière ?

Une rupture amoureuse qui m’a obligé à rebondir artistiquement. Je suis partie pendant 9 mois en tournée pour fuir cette nouvelle solitude. Cela m’a fait comprendre beaucoup de choses.

Votre plus grande qualité d’actrice ?

Plonger corps et âme dans un projet

Votre défaut ?

Mon manque de confiance. J’aimerais abandonner la peur, la pression du regard des autres, etc. Être comme Meryl Streep en somme !

Des regrets ?

Ce n’est pas un regret, mais j’ai un vrai désir de retrouver l’Angleterre, tout en restant très attachée à la Belgique.

Des envies ?

Tourner avec Emma Thompson !

Quels conseils donneriez-vous aux débutants ?

Nous sommes les seules personnes à pouvoir juger nos choix. Il ne faut pas laisser les autres intervenir sur ce point. Cela demande du courage et de la force. Il en faut aussi pour accepter les critiques. Mais surtout, il faut apprendre à se remettre en question et à renverser les valeurs que l’on considère comme justes et universelles. Dans cette mesure, il est nécessaire de s’entourer des bonnes personnes pour parvenir à surmonter les obstacles. Travailler beaucoup sur soi aussi…

Votre devise ?

« Si vous voulez travailler votre art, travaillez votre vie »

Propos recueillis par Guillaume Richard