« Coin rouge, coin bleu » de Alain Marcoen

Ce mois d’avril est placé sous le signe de la boxe avec la sortie de The Fighter de David O. Russell et la non-sortie de Boxing gym du grand documentariste américain Frederick Wiseman (le film sort néanmoins en France). Loin des rings américains, un documentaire belge de 2008 s’intéressait au quotidien de jeunes boxeurs liégeois en quête de rêve : l’excellent Coin rouge, coin bleu d’Alain Marcoen, qui n’est autre que le chef opérateur des frères Dardenne, mais aussi de Marieke Marieke et La régate.

Beaucoup de préjugés entourent le monde de boxe et nuisent à sa compréhension. The Fighter, paradoxalement, ne montre à aucun moment la vérité du milieu. Un grand boxeur est toujours, au fond, un aristocrate et un danseur. Sa classe et ses valeurs doivent être proportionnelles à sa discipline et à son aptitude au travail. La boxe est un don de soi, une offrande, un sacrifice corps et âme à la beauté du combat. C’est ce qu’évoque d’ailleurs les deux derniers films de Darren Aronofsky, The Werstler et Black Swan : rien n’est plus important que la réussite du show.

La boxe et la danse partagent ainsi la même histoire et les mêmes codes. Il est frappant de constater cette ressemblance dans certaines images d’archive. On y voit Mohammed Ali se déplacer avec une telle maîtrise, une telle harmonie, que chacun de ses gestes semblent traduire une musicalité invisible. On comprend alors que ce n’est pas un corps vulgaire qui occupe le ring, mais un corps sculpté pour son art. Dans cette mesure, la violence est relativisée, car la boxe est aussi, et surtout, un opéra avec ses temps forts, ses rythmes saccadés, ses pauses, ses crescendos…

Coin rouge, coin bleu plonge directement dans le quotidien de plusieurs boxeurs liégeois. Au même titre que Frederick Wiseman, Alain Marcoen semble avoir passé plusieurs semaines aux côtés des protagonistes afin de les habituer à la présence de la caméra jusqu’à obtenir une vérité chirurgicale. On y voit par exemple un entraîneur remettre en place un jeune boxeur qui pense, à tort, que la boxe est un sport violent. Ou encore, au détour d’un combat, le cinéaste surprend une boxeuse qui défend sa féminité.

Les documentaires de Wiseman ont toujours cherché à déconstruire les institutions pour mettre à nu la violence humaine. Au départ d’une méthode de travail identique, Alain Marcoen choisit lui l’autre option : déconstruire les préjugés pour faire surgir l’humanité là où elle semblait a priori absente. Boxing Gym et Coin rouge, coin bleu se complètent ainsi parfaitement. Le premier se concentre sur la rage des apparences et le second sur la face cachée, l’un capte l’investissement primitif et sensoriel des boxeurs tandis que le second met en lumière la part d’austérité et de rigueur que nécessite l’art.

Bien entendu, la boxe est une affaire de violence, par rapport à soi et au monde, et c’est ce que souligne fidèlement Frederick Wiseman. Mais cela n’en fait pas pour autant un sport grossier pour écervelé. Alain Marcoen prouve justement que la boxe est une affaire de passion et de rigueur pour laquelle il faut une grande intelligence. Le cinéaste signe un film simple, naturel, au plus près de la vérité du monde, qui démystifie la banlieue liégeoise. N’est-ce pas au fond la tâche de tout bon documentariste : montrer le monde tel qu’il est, arraché aux préjugés, afin de changer le regard du spectateur ?

Guillaume Richard

Regardez le film en VOD sur UniversCiné.be