« Les chemins de la mémoire» : La terre est la peau du peuple

Avec le superbe Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman, Les chemins de la mémoire forme un dytique indispensable pour comprendre le cheminement du travail de la mémoire dans les sociétés contemporaines. Les deux films soulèvent le même problème : ce travail est négligé, voire méprisé, par les peuples qui sont les victimes de l’oubli. Les souvenirs, la douleur et, surtout, les explications restent enfouis dans le grenier de l’inconscient des civilisations. 

Guzman et Peñafuerte prennent alors leur caméra, chacun à leur manière, pour aller déterrer ce passé trouble en grattant à même la terre – qui n’est autre que la peau du peuple et les pores de l’âme – avec un but précis : effectuer le deuil de toute une génération et porter ce deuil au statut de valeur morale.

Guzman fait le choix de mettre en relation la mémoire et l’Histoire avec l’astronomie. Que représente un crâne dans l’immensité du cosmos ? Quel lien existe-t-il entre la poussière des corps disparus et la voie lactée ? Nostalgie de la lumière aborde la question sous l’angle de la métaphysique. Peñafuerte, pour sa part, préfère axer le problème sur l’intimité des individus. Les chemins de la mémoire renvoie ainsi à l’intensément petit et à un événement caché mais fondamental : l’enfance.

Il est très émouvant de voir ces hommes et ces femmes au bord des fouilles, aspirés par leur enfance qui défile devant leurs yeux. Qu’est-ce qui les pousse à mener ce combat plus de 40 ans après les faits ? Le respect du paradis perdu de l’enfance. Le travail de mémoire est donc double. La justice individuelle est tout aussi importante que la justice collective. En tout cas, c’est ce désir lointain de l’enfance qui anime ceux qui veulent savoir. Au lieu de s’élever vers l’infini de l’univers, à la manière de Guzman, Peñafuerte pose donc la question sous un autre angle : quel est le rapport entre l’Histoire, la mémoire et l’enfance ? Qu’est-ce qu’un squelette déterré au regard de ce souvenir intérieur ?

Pour Peñafuerte, la terre est la peau du peuple. La fouiller, la retourner, mettre à jour ce qu’elle cache, c’est immédiatement toucher à l’individu, toucher à son humanité et à son passé.

Dans son aspect le moins convaincant, Les chemins de la mémoire a aussi pour ambition d’être un documentaire didactique qui s’adresse à la nouvelle génération, comme en témoignent les nombreuses séquences dans la salle de classe. Ainsi, on pourrait résumer la thèse du film sous la forme d’une sensibilisation d’une bande de jeune qui pense qu’il est inutile de réveiller le passé jusqu’au moment où les témoins s’enchaînent pour les faire changer d’avis. Tout cela est bien résumé par la citation « Nier l’histoire, c’est risquer de la répéter ».

Mais là où cette rhétorique devient intéressante, c’est lorsqu’on la confronte à une autre citation : « Les os ne sont pas que des os, la terre pas que de la terre ». Tel est le cheminement de la réflexion et de la prise de conscience. On en revient à ce qui a été dit ci-dessus. Il s’agit de comprendre qu’un individu n’est pas séparable de sa terre, qu’on ne vit pas sans elle, et que tout l’intérêt est de décentrer son regard pour penser et vivre autrement. De son côté, Guzman invitait plutôt à prendre en compte l’infini et le gigantisme de l’univers. C’est donc en changeant son regard, en reconsidérant la valeur qu’on accorde aux choses, que le deuil et le respect de la mémoire seront possibles.

Si ce processus ne s’est met pas encore mis en marche, c’est parce qu’il existe, en Espagne, un travail de mémoire à deux vitesses. La vision des vainqueurs s’oppose à celle des victimes et finit par prendre le dessus. Peñafuerte identifie parfaitement ce problème qui est aussi, au fond, celui du cinéma.

Que ce soit le cinéma américain ou français, tous contribuent à falsifier la mémoire des peuples et à travestir la vérité de l’Histoire. Par exemple, les films américains dits de « gauche » qui reviennent sur les conséquences de la guerre Irak continuent à occulter le sort des populations locales, n’offrant que le point de vue du vainqueur déguisé en victime. Le cinéma français est également passé maître dans l’inversion des rôles, ce qui a donné lieu, récemment, à des films profondément réactionnaires où les victimes sont les grands gagnants des procès que le cinéma fait à l’Histoire. Non sans préjugés idéologiques…

Rien de tout cela dans Les chemins de la mémoire. Le combat des victimes du régime franquiste n’est rattaché à aucune cause douteuse. D’ailleurs, Peñafuerte donne la parole à tous les points de vue sans jamais imposer de jugement. Le cinéaste signe ainsi un véritable film démocratique basé sur le conflit et la discussion. Ce choix, qui est aussi une éthique, permet de mettre à nu la mémoire cachée de l’Espagne. Le destin des victimes et les patientes discussions avec les protagonistes font imploser la mémoire officielle, celle des vainqueurs.

Avec ce film, Peñafuerte rééquilibre la lutte entre les deux mémoires. N’est-ce pas ce qu’on attend d’un documentariste et du cinéma en général ? Heureusement qu’il existe des films comme Les chemins de la mémoire et Nostalgie de la lumière : grâce eux, l’amnésie collective et le révisionnisme du cinéma traditionnel, ces deux penchants dangereux qui lavent le cerveau des spectateurs, sont remis en question. Ainsi, plus encore qu’un film sur la mémoire et l’Histoire, Les chemins de la mémoire s’impose aussi comme une réflexion sur le cinéma et la conscience du spectateur.

Guillaume Richard

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