« Une pure affaire » d’Alexandre Coffre, avec François Damiens

UniversCiné revient sur « Une pure affaire », avec l’inimitable François Damiens, présenté au Festival du Film d’Amour de Mons.

Tout commence comme une comédie policière banale : un quidam un peu faible trouve par hasard un sac contenant des sachets de cocaïne ; il décide de les revendre pour arrondir ses fins de mois et se donner l’impression d’être un dur. Jusque-là, le film d’Alexandre Coffre semble ratisser des sentiers battus et fait affluer les références à la pelle dans la mémoire du cinéphile. En effet, de Fargo à A Simple Plan, le film ne cache jamais ses influences. Mais ce qui frappe, dans Une pure affaire, c’est justement sa manière de jouer avec les citations et les clichés pour surprendre son spectateur et prendre des chemins auquel celui-ci ne s’attendait pas.

Le film est donc une comédie, ou tout du moins en a l’air. Il s’ouvre comme tel, rythmé par une musique espiègle, tandis que la caméra se rapproche du visage de l’acteur comique par excellence, François Damiens. C’est précisément grâce à cet acteur et son passif que le film est parvenu, avant même d’être vu, à asseoir son statut de comédie, pour mieux étonner par la façon dont il s’éloigne du genre.

Damiens, même s’il est passé devant la caméra d’ « auteurs » tels que Jacques Doillon ou Axelle Ropert, est aujourd’hui reconnu, en Belgique comme en France, comme un acteur au tempérament comique sans égal. Ses prestations saluées par la critique et les professionnels sont dans L’Arnacoeur ou dans Dikkenek, plutôt que dans Le premier venu ou La famille Wolberg. Alors qu’il semble recycler, dans ses rôles strictement humoristiques, des personnages qu’il a lui-même créé dans ses fameuses caméras cachées – sur lesquelles il s’est fait la main – il donne l’impression de s’arrêter de jouer lorsqu’il aborde un autre type de rôle, comme ici. Bien sûr, le film reste baigné dans une atmosphère de comédie, et le surgissement de celle-ci à tout moment du film se traduira par un retour de l’acteur à ses premiers amours, mais c’est bien par son naturel assumé que l’acteur surprend et sert le film dans son ambition de rupture avec les codes du genre.

Le naturel de l’acteur se traduit, entre autres, par une donnée qui peut sembler paradoxale de prime abord : le refus de se conformer à la norme des autres acteurs. On le retrouve effectivement au milieu d’une galerie de personnages plus ou moins monolithiques, campés par des figures connues du cinéma de qualité française ou issus de la scène humoristique parisienne. Pascale Arbillot, Didier Flamant et Laurent Lafitte, entre autres, sont des acteurs reproduisant des types de jeu de manière tout à fait honorable, mais constitutives d’un cinéma dérivé du théâtre, voir du café-théâtre. Or, Damiens, si l’on serait tenté de penser qu’il vient d’un milieu comparable, en est en réalité aux antipodes. Il a fait son apprentissage de manière beaucoup plus sauvage, sur le terrain, si l’on peut dire, devant interagir avec des gens « de la rue ». Sa formation atypique semble avoir fait de lui un acteur qui peut paraître proche des « vrais gens », même dans quelque chose d’aussi formaté qu’une comédie policière « à la française ». D’où l’intérêt de le placer, tel un chien dans un jeu de quilles au milieu d’acteurs à la formation plus classique. Cela donne à son personnage une épaisseur inespérée pour ce genre de film.

Le refus de Damiens de se conformer à une norme se traduit également par un détail périphérique : son accent. Contrairement à d’autres acteurs belges qui, lorsqu’ils se retrouvent dans un film français, ont tendance à gommer cette particularité, il semble en faire peu de cas et l’arbore tout au long du film, sans que cela paraisse bizarre un seul instant. Le second rôle Nicolas Marié lui décoche d’ailleurs une réplique à double, voire triple sens, lorsque, tentant d’envoyer un sms, il demande à Damiens : « Vous savez faire les accents, vous ? ». Un clin d’œil malin à tout ce que représente cet acteur protéiforme issu d’un autre milieu, celui des humoristes kamikazes à qui se travestir, prendre des accents ne fait pas peur.

Le film joue donc, entre autres, sur l’image que véhicule son comédien principal pour brouiller les pistes. Aller voir un film avec François Damiens équivaudrait forcément à aller voir une comédie. Cette idée reçue est assez vite balayée, après une première rupture de ton, dès le premier quart du film. Ce qui commence comme une comédie de mœurs d’apparence assez convenue se mue peu à peu en une comédie noire légèrement subversive, puis semble carrément basculer dans le polar glauque avant de se rattraper, par une série de pirouettes finales, et de retourner dans les chemins plus balisés de la comédie familiale. Cette éclectisme de genres au sein d’un même film, et l’abondance de rebondissements, est symptomatique d’une écriture fort influencée par les séries télévisées. On imagine aisément que l’intrigue puisse servir de postulat de départ pour une série s’étalant sur trois ou quatre saisons. D’ailleurs, outre les références aux films évoqués précédemment, Une pure affaire fait irrémédiablement penser à des séries comme Weeds ou même Breaking Bad. Mais ce type d’écriture, guidé par le rebondissement et l’art de retomber sur ses pattes, donne quelque chose de plus abrupt dans un film de moins d’une heure et demi. Le ton dûr disparaît aussi vite qu’il était apparu et le film se clôt de manière plus conventionnelle, comme s’il n’avait pas la force d’aller jusqu’au bout de sa noirceur atypique.

Thibaut Grégoire