« … A beautiful friendship » : « Casanegra » de Nour-Eddine Lakhmari

L’action se situe dans le Casablanca d’aujourd’hui. Karim et Adil vivent de combines en tous genres. Tandis que l’un aspire à la stabilité et à la respectabilité, l’autre se prend à rêver d’un ailleurs de cartes portales, de plages dorées parsemées de corps féminins et d’argent à la pelle. Mais la réalité les rattrape sans cesse, leur rappelant continuellement qu’ils ne sont que deux petits délinquants, pris dans les filets de Casablanca, qui se transforme de plus en plus en Casanegra.

Au-delà du simple jeu de mot – et de la référence directe au film de Michael Curtiz – l’opposition entre Casablanca et Casanegra est ici la traduction textuelle et conceptuelle des ambitions du film de Lakhmari. Le Casanegra du titre n’est pas une simple représentation sur pellicule de Casablanca, mais en est véritablement un double imaginaire, transfiguré par son passage dans un monde où tout ne serait que cinéma. Un jeu de miroir se crée entre les deux Casa, « blanca » et « negra », mais il s’agit du miroir déformant de la caméra. L’utilisation constante de courtes focales appuie cette idée que le cinéma serait un vecteur de transformation du réel. Mais si transformation il y a, il s’agit plus de transformation progressive et sélective, et non d’opposition radicale entre ce qui serait blanc et noir, comme le suggère le titre. Il n’y a ici aucune volonté d’enlaidir ou d’embellir les choses, juste de les rendre plus « cinématographiques ».

Car la pierre angulaire de l’esthétique du film est précisément cela : le cinéma en lui-même. Digérant ses influences éparses, Lakhmari, après avoir pioché du côté de Tarantino et de Guy Ritchie, pour les dialogues et l’intrigue, va jusqu’à lorgner du côté de Jean-Pierre Jeunet dans la couleur esthétique de son film. Il met alors sur pied la construction visuelle hybride qu’est la ville de Casanegra, double fictionnel de Casablanca.

Ce qui résulte de la multiplication des citations et des diverses influences est que l’ombre d’un cinéma anglo-saxon et américain plane sur ce film pourtant pleinement marocain. Le Casanegra du film est bel et bien un décor de cinéma, mais plus précisément encore un décor de film américain, baigné qui plus est par une musique d’ambiance aux accents jazzy. Dans les premières scènes, instaurant une « sur-réalité » issue d’un inconscient cinématographique collectif, le personnage de Karim se comporte comme un acteur de polars (Humphrey Bogart ?), costard-cravate à l’appui et cigarette à la main. On se trouve donc directement devant le cas de figure d’un acteur jouant un personnage qui se prend lui- même pour un acteur. D’entrée, la mise en abîme, strictement visuelle dans le cas présent, surgit comme étant constitutive de ce film sous influences.


On ne peut s’empêcher de déceler un refus du réel dans Casanegra, même si de vrais sujets de société y sont abordé. Le film s’inscrit pleinement dans une conception du cinéma comme monde parallèle, comme alternative à la réalité. Point de message politique ou social à l’horizon. On se trouve là devant une vision purement imaginaire de lieux et de personnages issus du réel.

Il n’est dès lors pas étonnant de constater que ce film fut un véritable phénomène de société au Maroc, la transfiguration de Casablanca et sa progressive mutation en un lieu étrange, presque onirique, a dû toucher les gens dans leur inconscient, tout comme le Paris fantasmé de Jeunet et le Bruxelles filtré des Barons ont pu toucher leurs autochtones respectifs.

Thibaut Grégoire pour UniversCiné

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