Interview de Patricio Guzman pour « Nostalgie de la lumière »

Nous avons rencontré Patricio Guzman à l’occasion de la sortie de son nouveau documentaire, « Nostalgie de la Lumière », un film essentiel qui est autant une recherche historique et politique qu’un essai métaphysique et poétique. Rencontre avec un résistant qui a connu le régime de Pinochet et qui, à travers ses films, tente toujours de combattre les derniers symptômes de la dictature.

 

Vous venez de remporter le prix du meilleur documentaire européen. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Ce type de prix est vraiment très intéressant pour nous car il joue un rôle dans la distribution du film. Par exemple, en France, grâce à ce prix, le film passe de 34 à 39 copies, et nous sommes maintenant dans presque 40 salles. Ça réactive immédiatement l’exploitation et c’est vraiment magnifique ! Nous avons dépassé les 40 000 spectateurs à ce jour, et ce nombre augmente sans cesse. Ainsi, ce prix est un honneur non négligeable –surtout lorsque on le reçoit des mains de Wim Wenders – et un moment inoubliable, mais concrètement, cela se traduit surtout au niveau de la distribution.

Comment est né votre film ? Quel en a été la part personnelle et autobiographique ?

Dans mon adolescence, j’étais un grand amateur d’astronomie. J’aimais autant observer le ciel que lire les romans de science-fiction. Je suis fou des grands classiques de la littérature d’anticipation, comme Asimov, Lovecraft, etc. J’étais également fasciné par la vie extraterrestre, je me rendais souvent à l’observatoire pour voir comment les scientifiques travaillaient sur toutes ces questions. Trente ans plus tard, je suis retourné au même endroit pour faire mon film. Cette part de moi traverse Nostalgie de la lumière et se mêle à la dimension universelle du sujet que je traite.

D’autre part, j’ai découvert que le désert d’Atacama était une sorte de porte ouverte sur le passé. Les astronomes explorent le cosmos et remontent jusqu’aux origines de l’univers. Des archéologues fouillent la terre au pied des observatoires, et découvrent des momies incroyablement bien conservées. Il y a aussi des géologues, de l’art rupestre, des morceaux de météorites et, bien sûr, ces femmes courageuses qui recherchent les corps des membres de leurs familles disparus sous la dictature de Pinochet. Tous ces éléments représentent des traces du passé. Celui-ci hante aussi bien la terre que le cosmos. Mon film part de là et cherche à transmettre cette chose qui, au fond, est toute simple : le passé est quelque chose de vital car il fait partie intégrante de notre existence.

Ce qu’il y a de plus fascinant dans votre film, c’est le lien qui unit toutes les choses entre elles. L’univers est un grand corps où chaque élément est relié à l’autre par la matière, la forme, etc. Qu’avez-vous cherché à transmettre ?

Le fait que la table périodique du monde est la même ici que dans une étoile, à des milliards d’années lumière, ça veut dire, sans doute, que nous sommes tous reliés ensemble. Nous sommes construits à partir de la même matière, un peu comme si on partageait le même corps. Dans un futur immédiat, nous allons découvrir de la vie extraterrestre et notre pensée changera radicalement. Nous prendrons conscience que nous appartenons tous à un même corps organique. Dans Nostalgie de la lumière, j’ai montré ce rapport en comparant un crâne humain à la forme d’un astéroïde. La surface est exactement la même. Au fond, un astéroïde est un morceau d’os. Ce rapport entre les choses est le même partout, à tous les échelons. Je crois qu’il faut comprendre cela, et mon film invite le spectateur à se poser ce genre de questions, car elles interrogent la place de l’homme dans le monde et le rapport qu’il entretient avec lui. Toutes les questions sont liées entre elles, c’est pourquoi, dans mon film, l’astronomie côtoie les problèmes de la dictature chilienne.

Un des scientifiques affirme que le présent n’existe pas. Cette idée traverse votre film du début à la fin. Cherchez-vous à faire prendre conscience au spectateur qu’il doit regarder dans son passé afin de mieux construire sa vie présente et future ?

Oui, sans doute. Quand l’astronome me fait cette confession, il insiste aussi sur le fait que le présent est tellement furtif qu’il est difficile, voire impossible, de le vivre en tant que tel. D’une certaine manière, j’ai cherché à transmettre ce sentiment en informant le spectateur de cette hypothèse scientifique. Nostalgie de la lumière essaie ainsi de dire que le futur dépend de l’analyse du passé, et cela à différents points de vue… J’aime beaucoup cette idée d’un présent inaccessible parce que nous sommes constamment dans une tension entre le présent et le passé. Ce dernier, une fois écoulé, devient quelque chose de lointain et d’aussi intouchable que le présent. J’ai vraiment essayé de transmettre cette impression, aussi bien du point de vue thématique qu’esthétique.

Reconstituer la mémoire, la sortir du lieu où elle est enfouie, est-il devenu aujourd’hui un acte de résistance ?

Oui, et surtout dans un pays comme le mien, où l’amnésie fait partie intégrante de la société. Ce qui est incroyable, c’est que beaucoup de chiliens refusent de revenir sur le passé. Ils nient en bloc et ne veulent pas voir la vérité en face. Comme par hasard, lorsqu’il s’agit d’aborder cette question délicate, personne n’a rien vu ou était absent au moment des faits. Cette génération est totalement irresponsable. C’est grave parce que cela transforme la société chilienne en une société mensongère et hypocrite. Je veux bien admettre que le traumatisme a été énorme, mais il y a un moment où il faut prendre ses responsabilités et reconstituer la mémoire collective. En ce sens, Nostalgie de la lumière est un appel à étudier, en profondeur et sous ses différents aspects, l’histoire récente de la dictature de Pinochet. Donc, oui c’est clair : reconstituer la mémoire, c’est bel et bien proposer un acte de résistance.

A l’exact opposé de cette amnésie, plusieurs femmes, des « résistantes », creusent le sol à la recherche de leur famille disparue sous le régime. A un moment, l’une d’elle dit : « nous sommes considérées comme la lèpre du Chili ». C’est un moment très émouvant. Que leur répondriez-vous ?

Ce morceau d’interview m’a beaucoup ému. Ces femmes ont la conscience d’être la dernière trace, la dernière poussière, le dernier atome, de ce pays qui a tout oublié. On les considère comme une maladie parce qu’elles vont là où il ne faut pas aller. Les chiliens préfèrent cacher ces femmes pour qu’on ne réveille pas des souvenirs trop douloureux. Ni les députés ou le parlement, et encore moins la justice, écoutent ces femmes. La classe politique ne reconnaît pas leur combat qui, pourtant, les concerne aussi. C’est grâce à une force minoritaire (constituée par des journalistes, des passionnés, etc.) que cette lute peut trouver une visibilité. Seulement 40 % des violations faites aux droits de l’Homme ont été jugées, ce qui est logique puisque la classe politique n’aide pas à ce que la justice soit rendue. La phrase de cette femme et le combat qu’elle mène sont d’autant plus forts dans ces conditions.

Que peut faire l’art dans ce contexte difficile ?

Je pense que l’artiste doit tout d’abord travailler dans une liberté et une indépendance totale, avec ou sans subventions de l’Etat. L’art peut être un moyen de pression incomparable. D’autre part, la poésie est une arme magnifique pour parler de la mémoire. C’est presque une synthèse absolue qui permet de penser la vie, de toucher au domaine de la métaphysique et de parler de l’homme en général. Au Chili, il y a toujours eu beaucoup de poètes, dans tous les domaines. Et ils sont lus par le peuple, ce qui est rare en Amérique latine.

Nostalgie de la lumière est moins un documentaire qu’un essai poétique et métaphysique.

Je ne sais pas. Je suis encore trop proche du film pour pouvoir émettre quelque chose à son sujet. Peut-être qu’avec les années je pourrai répondre à cette question. Quand on fait un film, il y a tellement d’énergie et de travail qui entrent en jeu qu’on n’a pas vraiment le temps de réfléchir à tout cela. D’autant plus que nous avons eu beaucoup de mal pour collecter l’argent nécessaire. Personne n’a compris de quoi parlait le film ! Les investisseurs n’avaient pas confiance en nous malgré le fait que j’ai déjà une longue carrière derrière moi.

De manière générale, comment définiriez-vous votre travail de documentariste ?

J’ai surtout été touché par les événements tragiques qu’a connu mon pays. Ce sont des choses qui déterminent à jamais le destin d’une vie. J’étais tellement marqué par cela que ces événements ont fini par ne plus me quitter. Mes films tentent d’expliquer la permanence de ce trauma, de cette obsession, dans mon esprit. J’ai aussi une autre explication : chacun porte un sac à dos avec tous les faits marquants de son enfance. On ne peut pas oublier cette autre empreinte décisive. Je crois que ma vie est le résultat de ces deux connivences inséparables. J’ai le grand bonheur d’avoir trouvé une forme – le documentaire – pour exprimer tout cela. C’est un moyen de « communication » magnifique, lié autant à la connaissance qu’à l’émotion.

Avec Nostalgie de la lumière, vous amenez le documentaire sur d’autres terrains. Pensez-vous que son avenir réside dans ce genre de mélange, avec la science, les nouvelles technologies, la poésie,… ?

Oui, avec ce film, j’ai franchi une frontière que je n’avais jamais dépassée auparavant. En général, je trouve que le documentaire commence à jouir d’une liberté totale. Toute l’inertie démonstrative, scolaire et méthodique du genre est abandonnée au profit d’une vision plus artistique des moyens et des fins. Beaucoup de documentaristes s’accordent dans cette direction. On peut faire un film entier sur une cuillère et s’interroger sur sa nature, ça restera à coup sûr passionnant si la poésie et la réflexion sont au rendez-vous.

Propos recueillis par Guillaume Richard