Quelque part, en Afrique… : « White Material » de Claire Denis

Une chose est sûre : l’action se déroule en Afrique. Dans quel pays ? A quelle époque ? Tout cela reste indéterminé. Claire Denis a choisi de filmer le destin d’une femme refusant d’abandonner sa plantation de café, malgré la guerre civile. Mais elle a surtout choisi de filmer l’Afrique, peu importe laquelle, pourvu qu’elle ressemble à celle qu’elle a connu dans sa jeunesse. Ce n’est pas un film autobiographique, loin de là. Tout juste un film de réminiscences, une part de vécu mélangée à de la fiction.

En ne localisant pas son film dans le temps ni dans l’espace, Claire Denis met en évidence les personnes plutôt que l’histoire, l’humain plutôt que le politique. Sur fond de relations France-Afrique, ce sont des relations de personnes qui se dessinent ou se dévoilent. En plongeant – à l’image de sa caméra, aérienne – dans les tréfonds de l’âme humaine, la réalisatrice révèle l’homme comme un pantin articulé, trop petit pour retrouver ses marques dans un contexte qui le dépasse, comme une machine mal programmée pour laquelle un petit choc émotionnel peut être déclencheur d’une folie meurtrière.

La volonté de « décontextualiser » le récit et d’en faire une sorte de parabole ne donne pas sa singularité au film. Là où l’approche est inédite, c’est dans le fait que la part de vécu que Claire Denis dévoile soit intrinsèquement visuelle. Claire Denis, la femme – et son expérience d’être humain – n’apparaît qu’au travers de ces plans de cinéastes, fondus dans un contexte intemporel et dans une histoire aux accents très littéraires, rappelant notamment l’œuvre de Margueritte Duras. Le résultat est, lui, purement cinématographique et atmosphérique. Portées par la musique de Tindersticks – intemporelle, elle aussi – les images se succèdent et la caméra vagabonde, captant les errements des corps perdus dans les grands espaces dépeints.

Car c’est bien de peintures dont il s’agit. Saisissant ses décors naturels comme des tableaux gigantesques, Claire Denis cadre et encadre ses comédiens, tout en les laissant déambuler, déphasés et dépassés par l’immensité de ce qui les entoure. Isabelle Huppert, filmée sous toutes ses coutures, laisse filtrer le minimum d’émotion dans les gros plans et fait s’exprimer le monde dans ses déplacements et sa gestuelle. Elle devient la poupée de sa réalisatrice, tout comme Christophe Lambert, acteur arraché par Denis à un autre cinéma et livré ici tel quel, comme un personnage de cire fondant qui laisse éclater toute son humanité, jusqu’alors dissimulée.

Thibaut Grégoire

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