« Nostalgie de la lumière » de Patricio Guzman : une cosmologie au service de la Mémoire

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Qu’y a-t-il de commun entre l’infiniment grand et l’intolérablement proche ? Qu’est-ce qui relie les mystères de la galaxie et les zones d’ombres de la mémoire collective d’un pays ? Nostalgie de la lumière, le nouveau film de Patricio Guzman, commence d’abord par poser cette question ouverte, incarnée esthétiquement. Plus qu’un documentaire, le film s’impose comme un essai poétique et métaphysique sur la mémoire et le destin d’une nation. Voire même comme une œuvre politique à portée universelle.

Tout commence dans le désert aride d’Atacama, où le plus performant observatoire spatial du monde est installé depuis des dizaines d’années. Les astronomes y explorent les tréfonds de l’univers dans l’espoir de découvrir une vie extraterrestre. Là-haut, l’échelle humaine est relativisée. Le présent ne compte pas, n’existe pas, telle est la révélation d’un scientifique. Il n’y a plus que de la matière, des corps en mouvement et un Temps infini qui s’écoule irrémédiablement.

Au pied de ces observatoires, loin de la fascination pour les méandres du monde, se rejoue une autre exploration, bien plus intime cette fois-ci. Un groupe de femmes, « la lèpre du Chili » selon les autorités, recherche depuis des années les corps de leurs proches disparus sous la dictature de Pinochet. Elles fouillent le sol sans relâche avec l’espoir et la crainte de retrouver les êtres aimés. A l’instar des astronomes, elles recherchent une preuve indubitable pour pouvoir, enfin, accomplir leur deuil.

Ces deux recherches « utopiques », loin de se contredire, véhiculent une même idée : l’univers est un grand être vivant dans lequel la terre n’est qu’un atome. Toutes les questions, tous les problèmes, chaque quête, chaque destin, sont des corps en mouvement et en relation qui constituent un cosmos unique et autonome. Tout est composé de la même matière et obéit à une temporalité identique. Un crâne humain peut être le morceau d’un astéroïde et inversement.

En ce sens, Guzman invite-t-il son spectateur à relativiser les événements ? Certainement pas. Il confère à cette lutte pour la mémoire une dimension poétique et réflexive unique. Ce supplément devient une arme politique qui permet d’enrayer la grande machine de l’oubli. On comprend l’importance du film quand Guzman nous montre que le Chili passe volontairement sous silence son passé afin de ne pas réveiller les fantômes trop encombrants de l’ère Pinochet. La poésie du cinéaste lutte contre cette hypocrisie du gouvernement mais aussi, et surtout, contre la passivité du peuple.

Une vision cosmologique et métaphysique du monde invite le peuple chilien, ainsi que le spectateur, à prendre du recul sur les faits. Il n’y a pas de film plus humble que Nostalgie de la lumière. C’est un véritable plaidoyer pour une lutte politique visible et invisible contre l’amnésie collective. Visible car les séquelles de la dictature sont encore bien ancrés au cœur du pays, invisible car Guzman essaie de réveiller, par la puissance évocatrice des images et des mots, tout ce que le réel a refoulé dans ses marges.

Le plus beau, peut-être, est que cet arrière-fond est transposé esthétiquement, c’est-à-dire qu’il est questionné sous toutes les formes qu’il prend dans la réalité. Regarder les étoiles ou creuser le sol sont des actions similaires, politiques, ce sont des invitations à dépasser les aléas de l’humanité. Nostalgie de la lumière est moins un documentaire qu’un essai poétique et philosophique ; moins un acte de dénonciation qu’une invitation à décentrer son regard et ses sentiments ; moins un film sur le Chili qu’une fable universelle sur la nécessité de garder en vie la mémoire du passé.

Le documentaire a d’ailleurs tout à gagner en se mélangeant avec d’autres formes d’inspiration, qu’elles soient scientifiques, technologiques ou poétiques. Pour Guzman, le documentaire peut acquérir une plus grande dimension s’il s’altère esthétiquement et thématiquement. Le documentaire ne doit pas nécessairement rendre la vérité du monde. Il peut aussi construire des nouvelles fictions qui vont venir dédoubler la réalité. Et c’est ce que réalise avec brio Nostalgie de la lumière : restituer, fictionner, croire encore à ce qui n’est pas ou plus (la vie extraterrestre, des proches disparus), pour que la réalité et ceux qui y vivent puissent entrevoir autrement l’avenir.

Guillaume Richard

Le film sera projeté à l’Arenberg de Bruxelles à partir du 22 décembre. Consultez l’horaire des projections sur le site de l’Arenberg