« Noir Océan » de Marion Hänsel

Le 1 décembre sort le dernier et beau film de Marion Hänsel, Noir océan. Un film littéraire, libre et insaisissable à découvrir au plus vite.

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« La parole poétique ne renvoie plus au monde, ni au monde comme abri, ni au monde comme buts. En elle, le monde recule et les buts ont cessé ; en elle, le monde se tait ; les êtres en leurs préoccupations, leurs desseins, leur activité, ne sont plus finalement ce qui parle. C’est alors à l’Être que revient la parole« . Ces mots de Blanchot illustrent parfaitement la démarche poétique du dernier film de Marion Hänsel, Noir Océan. Ce film, plus encore que les précédents, tire sa force de son ancrage littéraire. Hänsel réussit, en effet, une équation complexe là où beaucoup ont échoué : trouver, à l’image et par les moyens du cinéma, un nouvel équilibre pour exprimer ce que seule la littérature sait créer.

Quel est donc le secret de cette alchimie si particulière ? Comment Hänsel réussit-elle à exprimer la parole poétique et littéraire qui rend le monde et les êtres silencieux ? Blanchot toujours : « Ce n’est pas le style, ni l’intérêt et la qualité du langage qui nous fait admirer le ton d’un écrivain. Mais c’est précisément ce silence, cette force virile par laquelle celui qui écrit, s’étant privé de soi, ayant renoncé à soi, a dans cet effacement maintenu cependant l’autorité d’un pouvoir, la décision de se taire, pour qu’en ce silence prenne forme, cohérence et entente ce qui parle sans commencement ni fin« .

En renonçant partiellement à son « je » pour parler à travers un « on » impersonnel, Hänsel opère bien plus qu’une simple opération stylistique : elle réconcilie le cinéma avec son essence littéraire. Dans Noir océan, il n’y a pas vraiment de personnages avec des buts ou des actions précises, et encore moins un récit transparent, clair et univoque. Tout cela disparaît au profit d’un univers incertain situé dans une sorte de no man’s land tarkovskien où s’entremêlent une affectivité débridée et les ruines d’un récit qui n’aura jamais lieu.

Mais l’art fondateur du récit n’est pas pour autant abandonné. Au contraire, les formes originaires de celui-ci ont toujours intéressé Marion Hänsel. Ce qu’il y a d’essentiellement littéraire dans Noir Océan, c’est la présence de micro-récits et de micro-événements qui déterminent les changements de la grande histoire. Une vie complète peut basculer à cause de détails invisibles. Le plus petit, le plus infime, le plus anodin finissent toujours par prendre des proportions gigantesques. Noir Océan fait penser à Il Maestro, l’œuvre la plus singulière de la cinéaste. Dans ces deux films, les personnages sont confrontés à des situations extrêmement minimes qui vont bouleverser la suite de leur existence.

Seule une compréhension fine des grandes œuvres littéraires peut donner naissance à Il maestro et Noir Océan. Les relations entre les personnages, les passages du petit au grand, de l’anodin au bouleversement, sont des idées, des pensées, que Hänsel a su sentir dans la littérature. Son cinéma articule avec brio ce regard à la fois intime et distancié.

Que ce soit donc par l’atmosphère ou l’emploi de micro-événements aux proportions invisibles, Noir Océan redéfinit un nouvel équilibre de l’œuvre qui lui sert de point de départ (deux nouvelles d’Hubert Mingarelli). En ce sens, Marion Hänsel a trouvé une des clés de adaptation littéraire : non pas la traduction vulgaire d’une histoire, mais la restitution, à l’écran, des procédés que l’écriture a su approfondir jusqu’à trouver, comme l’a dit Blanchot, « l’expression de l’Être« .

Mais revenons à Noir Océan. Trois jeunes adolescents, en proie avec leur passé, s’engagent dans la marine et participent à des essais nucléaires. L’un d’entre eux est tiraillé par un événement de son enfance (le passage d’une rivière), un autre s’attache à un chien qui est plus qu’un chien (Il incarne la forme d’un passé qui habite encore douloureusement (?) le personnage), et un troisième plus simplet qui tend à voir la vie du bon côté (il prend des photos pour rassurer ses parents). L’histoire de ces trois matelots se déroulent, comme souvent chez Hänsel, sur un arrière-fond fantastique, irréel, en l’occurrence le cadre des essais nucléaires.

Noir Océan joue à 100% le jeu de son ambiguïté. Tout d’abord, le film prend un plaisir à mélanger les personnages, comme au début lorsqu’on comprend que ne sont pas les deux mêmes garçons qui sont montrés. Et puis, surtout, le spectateur est perpétuellement inquiet pour les jeunes marins : sont-ils en train de mourir ? Lorsque Romain David est étendu sur la plage, n’est-il pas en train d’agoniser ? Et ne risquent-ils rien en regardant l’explosion sans lunette de protection ? Noir Océan installe un univers incertain, ouvert, où rien n’est acquis et déterminé, mais au contraire fluctuant, mystérieux.

Le film est d’abord ce qu’il n’est pas (on se moque bien des essais nucléaires, de la marine, etc.). Tout ce qui n’est pas dit ou montré devient, paradoxalement, le centre de l’histoire. Il n’y a rien à voir, rien à attendre dans Noir Océan. L’attente est sans cesse déjouée pour que le plus essentiel, c’est-à-dire la vérité invisible et intime, puisse lentement émerger. C’est en ce sens aussi que Marion Hänsel est une cinéaste profondément littéraire.

Laissons le soin à Blanchot de conclure : « Quiconque est fasciné, on peut dire de lui qu’il n’aperçoit aucun objet réel, car ce qu’il voit n’appartient pas au monde de la réalité, mais au milieu indéterminé de la fascination (…). Celle-ci est fondamentalement liée à la présence neutre, impersonnelle, le On indéterminé, l’immense Quelqu’un sans figure. Elle est la relation que le regard entretient avec la profondeur sans regard et sans contour, l’absence qu’on voit parce qu’aveuglante ». Voilà qui résume aussi bien ce qui vivent les personnages (ne cherchent-ils pas à s’aveugler ?) que ce que ressent, sans doute, Marion Hänsel au plus profond d’elle-même.

Guillaume Richard