Interview de Jerzy Skolimowski pour « Essential Killing »

Jusqu’au 19 décembre, la Cinematek organise une rétrospective plus qu’indispensable du grand cinéaste polonais. De plus, son nouveau film, Essential Killing, sortira dans les salles dans le courant de l’année prochaine ! Nous avons rencontré Jerzy Skolimowski lors de sa venue à Bruxelles pour la présentation de ce dernier film, auréolé de deux prix à la dernière Mostra de Venise.

Vous avez souvent travaillé avec des acteurs caractériels. Pourquoi avoir choisi Vincent Gallo, qui n’est pas réputé pour sa facilité, et comment s’est déroulé  le tournage ?

Nous avons décidé de travailler ensemble l’année dernière, lorsque nous nous sommes croisés au Festival de Cannes. Coppola montrait Tetro dans lequel Vincent incarnait le personnage principal. Nous nous connaissons depuis des années puisque nous avons joué ensemble dans « L.A. Without a Map », un film hollywoodien. Vincent possède une part bestiale, animale, qui est absolument fascinante. Il sait se servir de son corps comme personne. Quand je lui ai proposé mon scénario, il l’a accepté avec joie et, deux heures plus tard, il m’a appelé, excité, pour dire qu’il voulait absolument faire le film. Il jugeait les conditions de tournage idéales. Elles correspondaient exactement à ce qu’il était capable de faire. J’étais évidemment très heureux qu’il accepte ma proposition. Mais une fois sur le tournage, il s’est révélé difficile à contrôler, ce qui a posé pas de mal de problèmes à tout le monde. Il s’est totalement investi dans le rôle. C’est sa méthode à lui, très pratique, très sensorielle. Il a puisé dans sa vie personnelle pour enrichir l’existence du personnage. D’ailleurs, il s’est toujours un peu considéré comme quelqu’un qui lutte contre tout le monde. Ce fût donc une épreuve à la fois émotionnelle et physique pour lui, et ce n’était pas facile à supporter. Néanmoins, le résultat est excellent, et pour moi cela efface tous les problèmes que nous avons rencontrés. Jamais je n’aurais pu imaginer ou trouver quelqu’un d’autre pour réaliser tout ce qu’a fait Vincent pour Essential Killing.

Avez-vous cherché à faire un film sur l’interventionnisme américain ou bien est-ce juste un pretexte pour commencer l’histoire ?

Il n’y a pas d’aspect politique dans mon film. Je me tiens à l’écart de tout ce qui touche, de près ou de loin, à ce domaine. Il y a des années, quand j’ai réalisé Haut les mains, j’ai connu les foudres des autorités et de la censure de mon pays. J’ai été forcé de quitter la Pologne et de partir à l’étranger. Pour cette raison, j’évite vraiment de faire de la politique dans mes films. Bien entendu, l’introduction d’Essential Killing renvoie à un contexte reconnaissable (un désert, des soldats, un conflit…), mais la situation reste vague et ambigüe, rien n’est concret. Les noms et les identités sont inconnues, le lieu est indéterminé, etc. C’est juste l’histoire d’un type qui est pris en chasse par l’armée américaine. Je vois vraiment ce passage comme une introduction au film, et non comme une revendication politique ou un engagement critique.

La musique du film possède un caractère sacré. Qu’avez-vous cherché à montrer en utilisant ces sons « indiens », presque chamaniques ?

La musique d’Essential Killing est vraiment spécifique, elle n’a pas de dénomination particulière. Nous avons certes utilisé des sonorités et des instruments orientaux, mais on ne peut pas dire de quelle sorte de musique il s’agit. C’est une musique très émotionnelle qui n’est pas fréquemment utilisée au cinéma. Ce qui crée, au final, une bande son assez inhabituelle…

Vous avez une prédilection pour les outsiders. Quels sont les acteurs les plus intéressants pour vous ?

Il est vrai que les personnages de mes films sont souvent des outsiders. Le choix des acteurs ne se fait pas par accident. Pour correspondre à ce type de personnage, il faut nécessairement trouver des personnes capables de les incarner. C’est pourquoi, tout au long de ma carrière, j’ai souvent travaillé avec des acteurs très difficiles qui ont toujours livré des performances extrêmes : Klaus Maria Brandauer, Nastassja Kinski, Gina Lollobrigida… Ce sont des acteurs géniaux, mais des personnalités infernales ! C’est le prix à payer si vous voulez atteindre votre objectif. Il faut, par un moyen ou un autre, réussir à équlibrer la balance. Qui d’autre qu’un individu complexe dans la vie peut interpréter un de mes personnages ?

Vous considérez-vous comme un nihiliste ou un vitaliste ? Quelle est votre conception de l’humanité et de la vie ?

Je ne pense pas faire partie d’une catégorie ni raisonner en ces termes. Je prends les sujets et les histoires comme ils viennent et je vois ce qu’il advient. Je travaille sur les émotions extrêmes et l’expérience que l’on peut faire de la vie, c’est un fait. Mais je ne raisonne pas avec les mots de « nihilisme » ou de « vitalisme ». Je suis ouvert à toute forme de choses, d’idées et de regards, à tout ce que peut apporter une histoire et à tout ce dont elle peut avoir besoin.

Vos personnages sont souvent submergés par quelque chose de plus grand qu’eux (un sentiment, un état d’esprit,…). Est-ce que vous cherchez à exprimer visuellement ce que les personnages ressentent à intérieurement ?

C’est, en effet, un des traits majeurs de mon cinéma. Depuis que je ne ne crois plus aux dialogues, j’essaie toujours de trouver la nature du comportement qui s’exprime à l’intérieur des personnages.

Dans la plupart de vos films, les choses se répètent à l’intérieur d’un cycle ou d’une spirale qui finit toujours par déboucher sur des événements tragiques. Pourquoi choisissez-vous cette forme de narration ?

C’est sans doute quelque chose qui est lié à ma propre personne. J’ai probablement besoin de retourner constamment aux mêmes sujets, mais aussi aux mêmes réactions, car elles se répètent encore et encore. Je crois que ça me concerne en grande partie et que c’est lié à mon caractère.

Vous avez fait une pause dans votre carrière de réalisateur tout en continuant à peindre. Est-ce que cela a influencé votre manière de faire des films ?

J’ai peint toute ma vie mais j’avais de moins en moins de temps pour le faire. Donc, les dix-sept ans de pause que j’ai fait dans ma carrière au cinéma m’ont permis de me dédier pleinement à la peinture, qui est ma vraie passion. Mais pour moi, la façon d’aborder le cinéma est totalement différente de celle d’aborder la peinture. C’est un processus créatif tout à fait différent. Quand je peints, je suis seul. Je suis le maître de la situation. Tous les choix sont faits par moi-même, et je suis responsable de chaque élément apparaissant sur la peinture. Tandis que le cinéma, c’est un travail d’équipe. Il faut utiliser chaque personne selon ses compétences, savoir aiguiller les gens et faire preuve de beaucoup de diplomatie pour arriver à ses fins. C’est une combinaison d’éléments disparates. Donc, à mon avis, ces deux domaines n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Évidemment, j’ai une approche esthétique qui est la même pour les deux arts, mais je ne pense pas que j’utilise des éléments de mes peintures dans mes films ou vice-versa.

Quel est votre vision du cinéma d’aujourd’hui et quels sont vos projets futurs ?

Tout d’abord, je n’ai pas de nouveau projet. Je travaille toujours sur un seul projet à la fois et, une fois que c’est fini, j’attends que quelque chose se passe, qui m’apportera une nouvelle idée. Mais je ne suis jamais sûr que cette idée viendra jusqu’à moi. Deuxièmement, je ne suis pas très enthousiaste face à ce qui se passe dans industrie du cinéma aujourd’hui. Je pense que le cinéma contemporain est trop dépendant des effets-spéciaux, et que le montage a été beaucoup trop influencé par MTV. Ce n’est pas ce que j’aime au cinéma, et je ne pense pas que nous vivions une bonne période pour le cinéma en tant qu’art.

Est-ce pour cette raison que vous avez voulu refaire des films, après autant d’années d’absence ?

Oui, il y avait de cela dans ma démarche. Comme je n’aimais pas grand chose dans le cinéma actuel, je voulais voir si le cinéma qui me plaît avait encore de l’avenir et s’ils pouvaient encore être accepté aujourd’hui. Et, heureusement, avec Quatre nuits avec Anna et Essential Killing, je pense avoir réussi à prouver que ce type de films a encore sa place et peut être apprécié, pas seulement par moi-même mais par quelques autres personnes également.

Propos recueillis par Guillaume Richard et Thibaut Grégoire pour UniversCiné