Essential Killing de Jerzy Skolimowski : Eros, Thanatos et la fenêtre du désir

Il est courant d’entendre dire que les personnages qui peuplent les films de Jerzy Skolimowski sont des outsiders. L’imaginaire cinéphilique se figure ces antihéros comme des rebelles et des hommes libres aspirés par la frénésie de leur quête. Or, il semble qu’en y regardant de plus près, les choses ne soient pas aussi romantiques. Quatre nuit d’Anna, le précédent et magnifique film de Skolimowki, remettait déjà en question les clichés un peu trop simples d’une histoire stéréotypée du cinéma qui colle trop rapidement l’étiquette de « nouvelle vague » sur le front du cinéaste polonais. Que nous apprend Essential Killing, son dernier film ? Qu’est-ce qu’un outsider chez Skolimowski ? Qu’en est-il de l’humanité et de ses limites ?

Contrairement à ce qu’indique le titre de ce texte, il ne sera pas question de psychanalyse. Jamais – péché suprême !- elle ne conviendrait aux films de Skolimowski… Chez lui, les personnages ne sont pas les marionnettes d’un hypothétique théâtre intérieur (œdipe, la castration, etc.), ils sont au contraire aspirés par un devenir qui leur est étranger et extérieur, un devenir non-humain, biologique, matériel, sensoriel… Tout se joue dans la fusion avec le monde qui crée, comme en chimie, une nouvelle pondération, redéfinissant les éléments d’un même milieu. Dans un film de Skolimowski, ce sont toujours des formes de vie inconnues (du moins inédites dans le paysage audiovisuel…) qui sont observées avec rigueur et passion.

En ce sens, les personnages ne sont pas des rebelles ou des libertaires. Ils ne luttent contre rien et revendiquent encore moins quelque chose. Ils sont plutôt traversés par une force qui les submerge et qui les pousse à éprouver leurs limites. Tantôt cette force les sublime, tantôt elle les détruit. Quatre nuit d’Anna et Essential Killing sont les deux faces de la même médaille, Eros et Thanatos : l’un est emporté par son amour passionnel pour sa voisine, l’autre doit lutter pour sa survie jusqu’à la mort. Ces deux histoires, bien que très différentes, finissent par se croiser au même endroit : au pied de la fenêtre d’une femme.

Cette fenêtre donnant accès au reflet de l’intimité d’une femme est la clé des deux films. Les deux « antihéros » s’immergent entièrement dans cette vision idéale. Et cela même dans Essential Killing, car Vincent Gallo semble vivre pour la deuxième fois une histoire déjà vécue dans son passé. C’est seulement lorsqu’il est à bout de force qu’il arrive sur le seuil de la maison, un peu comme si le destin l’avait mené jusque là. Skolimowski ne refuserait sans doute pas ce terme de « destin ». Mais tout porte à croire que la quête de Gallo devait le mener jusque là : lorsqu’on retrouve les conditions les plus essentielles de l’humanité, on finit toujours par apercevoir, enfin, un nouvel horizon.

Le « voyeur » des Quatre nuits d’Anna a suivi une trajectoire semblable après avoir été aspiré par la nouvelle forme de vie sensorielle qu’il a découvert. Vincent Gallo, lui aussi, bascule dans une existence qui fait de lui un être hybride, mi-homme, mi-sauvage. Pourquoi est-ce que ces femmes sont là, au bout du chemin ? Peut-être incarnent-elles la renaissance interdite des outsiders condamnés à vivre dans les marges, ivres de leur passion débordante qui les mène au but sans pour autant le réaliser.

Pourquoi alors la violence, la survie, la misanthropie, le sacrifice de soi ? L’outsider, pris au piège de son propre destin, n’a plus d’autre solution que de se confondre avec la force qui l’anime. Ce qui est ordinaire l’indiffère. Sa fin ne réside pas dans la libération, ni dans l’assagissement, mais dans le triomphe de son instinct. C’est pourquoi la mort n’est pas totale car la vie, au sens skolimowskien du terme (c’est-à-dire une forme nouvelle d’expérience) finit malgré tout par perdurer (hors du film, chez le spectateur…) . Il y a donc quelque chose de profondément vitaliste chez Skolimowski, quelque chose de plus grand encore que la rage et la fureur (images traditionnelles de son cinéma). Eros et Thanatos se confondent pour se livrer, ensemble, à la dernière expression d’une forme de résistance physique, sensitive et surtout émotionnellement très forte.

Nouvelle vague et nouvelle forme de vie ne sont pas synonymes (une nouvelle vague, c’est quoi au juste ? Implique-t-elle toujours, comme on le pense, de la nouveauté ?). Skolimowski n’a jamais cessé de filmer la persévérance d’un être inventant et vivant dans un modèle. S’il y a du bruit et de la fureur, c’est peut-être d’abord parce les outsiders créent des nouvelles règles que la société n’est pas capable d’assimiler. Pour Skolimowski, cette pondération est à jamais et définitivement insolvable. Essential Killing tire magistralement la conclusion d’une œuvre qui ne pouvait que se terminer par un survival dans une forêt d’hiver. Avant la suite, bien sûr, qu’on attend avec impatience.

Guillaume Richard

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