Hiver 60 : Thierry Michel, l’homme qui tombe toujours à pic

A venir : une interview avec le cinéaste sur notre site

S’il fallait résumer, aujourd’hui, les films et la carrière de Thierry Michel, une idée, qui sonne comme une éthique, se dégagerait parmi toutes les autres : « Il ne faut rien sacrifier à la simplicité ». Il ne s’agit pas seulement d’une éthique. L’enjeu est bien plus profond et bien trop important pour ne concerner que le cinéma. Il s’agit d’un tout, de l’histoire de la Belgique, de l’Afrique, tout autant qu’un appel à penser et à regarder autrement la situation dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

La ressortie d’Hiver 60, en ce sens, prend une autre dimension que la simple commémoration d’un événement oublié et pourtant décisif. Ce n’est pas tant le film en soi qui est important mais la mise en lumière que permet ce retour en arrière. Trop de zones d’ombre ont été maintenues hors des projecteurs par respect du consensus mou qui animait alors les débats et la politique en place. Pour la première fois dans l’histoire du cinéma belge, la censure a ouvertement interdit la sortie d’un film suite au refus de certains ministres de soutenir le projet.

Hiver 60 révèle quelque chose d’inattendu : le consensus autour de certaines questions empêche que celles-ci trouvent un équivalent, une résolution ou un traitement singulier à travers l’image. Thierry Michel questionne ainsi, indirectement, la situation politique d’aujourd’hui. Qu’en est-il de ce consensus ? Pourrions-nous facilement mettre en route certains projets ? Existe-t-il des sujets tabous ? Rien n’a changé, sans doute. Politiquement parlant, en Belgique, il sera toujours difficile de s’engager et de réécrire l’Histoire.

N’exagérons pas non plus la situation, car nous vivons dans une société plus ouverte. Mais pourquoi aucun film ne se penche sur l’Histoire, sur les problèmes entre communautés, sur l’exercice du pouvoir ou sur les sujets sensibles ? Sans doute que nos cinéastes, et en particulier nos documentaristes, s’en vont au Congo pour filmer le miroir de notre pays. Sans doute aussi est-il difficile, justement, de ne rien sacrifier à la simplicité.

Dans ce registre, Thierry Michel fait office de modèle. A plusieurs reprises, il a dû affronter la censure, mais aussi des bagatelles en tous genres et des obstacles freinant le bon déroulement de ses enquêtes. Il a également fait de la prison, ou plutôt de la détention provisoire. Il a été jeté, interdit de tourner mais, malgré tout, il est là, toujours là, et il affronte le système. Grâce à ses films, mais aussi à travers ses récits et ses anecdotes, il est plus facile de comprendre la complexité du monde dans lequel nous vivons.

En effet, un film de Thierry Michel donne toujours à voir et à comprendre une situation sous tous ses angles. La parole est donnée aux deux camps, sans qu’aucun jugement ne soit porté sur les faits. En retour, ce sera au spectateur de se forger sa propre opinion. C’est pourquoi une multitude d’interprétations circule autour des films de Thierry Michel. Certains voient en lui un combattant, d’autres un nostalgique du colonialisme, d’autres encore un chroniqueur tragi-comique des inepties de nos sociétés.

De plus, la caméra de Thierry Michel est polyvalente. Bien qu’elle se poste au plus près des individus et de leur vérité, elle réussit toujours à capter le faux (qui n’est pas pour autant moins « vrai » que la « vérité ») comme composante intégrale de la réalité. Katanga Business est évidemment le plus bel exemple. La plupart des protagonistes se servent de la caméra pour donner la plus belle image d’eux-mêmes, au risque de devenir les pantins de leur propre caricature… On pense ici au gouverneur du Katanga, une sorte d’Obama du Congo qui, malgré l’échec de sa politique, continue à proférer les mêmes discours…

Dans ces moments absurdes, on se demande comment Thierry Michel arrive à se trouver là, au bon endroit, à l’instant fatidique, pour saisir le grand flux des mensonges. Ces instants où le faux se révèle dans toute sa vulnérabilité nous expliquent comment le monde fonctionne. La grande histoire, en fin de compte, progresse toujours par petits coups de mensonges.

Ce caractère double de l’image (révélation du vrai, toujours complexe, et du faux) ne se borne pas à une situation concrète. Que ce soit Katanga Business ou un autre film, le cinéma de Thierry Michel résonne toujours universellement. Il a d’ailleurs beaucoup voyagé, en Iran, au Brésil… Plus que jamais, pour le cinéaste, un film est un miroir où plusieurs réalités, plusieurs pays, peuvent se refléter par renvois indirects. Le règne du faux n’est évidemment pas l’affaire du seul Congo…

Définitivement, le monde, pour Thierry Michel, est plus un théâtre qu’un champ de bataille. La scène et ses coulisses s’emparent de la mémoire et du temps. En tant que cinéaste, il essaie de déconstruire les apparences, d’abattre la scène mais aussi, et surtout, les coulisses. Que resterait-il alors si derrière les apparences il n’y a plus que le miroir… des apparences ? Qu’est-ce qui subsiste une fois le décor rasé, les costumes rentrés au placard et la roulotte sur le chemin de nouvelles aventures ? Rien d’autre, peut-être, que l’invitation à tout reconstruire.

Guillaume Richard

Calendrier des soirées débats avec la projection du film :

2 décembre à Flagey, Bruxelles

6 décembre au Cinéscope de Louvain-La-Neuve

7 décembre au Stuart de La louvière

8 décembre au Vendôme de Bruxelles

9 décembre au Parc à Charleroi

13 décembre au Centre culturel Staquet à Mouscron

14 décembre au Parc à Liège

15 décembre au Caméo 2 à Namur

16 décembre au Plaza à Mons

17 décembre à l’espace Duesberg à Verviers