« En eaux troubles » d’Erik Poppe : La face cachée de la rédemption

Dans son adolescence, Jan Thomas a commis l’irréparable : il a causé la mort d’un enfant. Que ce geste ait été volontaire ou non, les conséquences sont les mêmes, que ce soit pour le jeune homme ou pour la mère de l’enfant. C’est précisément ces deux personnages que le film suit – un à la fois – plusieurs années plus tard, à la sortie de prison du premier.

Adoptant une construction scindée, le film d’Erik Poppe s’intéresse, dans sa première heure, à l’itinéraire de Jan Thomas et plus particulièrement à sa réinsertion sociale, en tant qu’organiste dans une église. Filmant ce décor naturellement imposant qu’est le lieu de culte comme la nouvelle prison spirituelle du jeune repenti, Poppe ne manque pas d’en dégager l’orgue, filmé comme une machine dominant le monde et délivrant sa musique salvatrice ou dévastatrice par les mains d’un homme en pleine renaissance.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, dans cette première partie. Jan Thomas y est présenté comme une sorte d’ange, sublimé par son acte de rédemption. La lumière filtrant au travers des vitraux de l’église le met en valeur et le rend intouchable, inatteignable tout en haut de sa tour musicale. Sans cesse sublimé par cette lumière envahissante, Jan Thomas semble ne pas pouvoir y échapper, jusque dans son appartement, où la fixation de tentures est chose impossible. Alors qu’il ne veut qu’une seule chose, se cacher pour oublier son passé, il se trouve dans l’incapacité de s’isoler du reste du monde par l’intrusion d’un élément totalement naturel et arbitraire, la lumière.

Mais l’ambiguïté du personnage de Jan Thomas s’accentue encore lorsqu’est abordée sa relation avec Anna, pasteure de l’église. Alors qu’il a touché à l’innocence de l’enfance et commis par là un pêché mortel, il se retrouve du côté de Dieu en tombant dans les bras d’un de ces représentants sur Terre. Jan Thomas est donc tout à la fois : ange et martyr, meurtrier et agneau de Dieu.

C’est alors que Poppe opère une volte-face des plus ingénieuses en nous faisant voir cet homme d’un autre angle, par le regard de la mère de sa victime. En filmant de face ce personnage qui n’apparaissait que de dos au début du récit, Poppe passe de l’autre côté du miroir et donne une nouvelle version de la même histoire. Par un simple placement de caméra, il renverse la vision sur son personnage, en en imposant un deuxième, et la musique émanant de l’orgue, filmé en contre-plongée, passe de salvatrice à menaçante, comme une accusation divine tombant à mi-parcours, et se traduisant par le regard impuissant d’une mère qui reconnaît le meurtrier de son fils.

Tout en restant dans l’ambiguïté et en ne jugeant aucun de ces deux personnages principaux, Poppe parvient constamment à relancer l’intérêt quant aux motivations et aux états de chacun, jusqu’à un final en forme de confession, sorte d’apogée dans un film profondément marqué par le poids de la religion.

Thibaut Grégoire pour UniversCiné

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