Interview d’Ivan Goldsmith pour « Na Wewe »

Ivan Goldsmith est un habitué de la comédie et des formules courtes. Il a notamment réalisés les célèbres spots publicitaires pour la Kriek Bellevue, avec Serge Larivière et Thierry De Coster. Avec Na Wewe, il s’est intéressé à un sujet grave: la guerre civile ayant opposé les Hutus aux Tutsis au Burundi. En choisissant de l’aborder sous l’angle de la comédie, il livre un regard humaniste sur ce sujet dramatique. Ivan Goldsmith a accepter de répondre à nos questions à l’occasion de la présentation de son film au 25ème FIFF.

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Comment vous est venue l’idée d’aborder ce sujet ?

Au départ, je ne suis pas à la base de l’idée. L’histoire est un peu particulière. Un jour, je reçois un mail d’un ami que j’avais rencontré en médecine à l’ULB, Jean-Luc Pening, qui me disait qu’il avait écrit un scénario et me demandait de le lire. Je l’ai fais et j’ai très vite été enthousiasmé par le sujet, d’autant plus que je connaissais son histoire. Jean-Luc Pening est parti en Afrique après avoir fait l’agronomie à l’ULB. Je ne l’avais plus revu depuis trente ans. Il savait que je m’étais engagé dans la voix du cinéma, et de son côté, il était parti planter des arbres en Afrique. Il a créé sa société au Rwanda, en Ouganda, puis il s’est installé au Burundi où il a fait sa vie. Puis, dans les années 90, le Burundi est entré en guerre, sur une problématique similaire à celle du Rwanda, qui est celle des Hutus et des Tutsis. Jean-Luc a décidé de rester dans cette région, pendant la guerre, et le destin l’a rattrapé là. Il s’est fait arrêté par des militaires sur une route en rentrant de son travail. Ils l’ont poussé dans le fossé avec leur camion. Ils sont descendu, un militaire a mis son revolver sur sa tempe et a tiré une balle qui lui a traversé la tête. Le résultat de ce drame est que Jean-Luc est aujourd’hui aveugle. Mais il a décidé de se redresser, il est reparti au Burundi où il a eu l’occasion de participer à un concours de scénario. Il a écrit ce petit film, et ne sachant qu’en faire, il s’est souvenu de son vieux pote et m’a envoyé ce scénario, qui était au départ centré sur la problématique burundaise. Il n’a pas voulu raconter son histoire mais une petite fable pour dénoncer l’absurdité de ces guerres ethniques dans lesquelles les gens veulent absolument déterminer qui est qui, dans un monde où tout est beaucoup plus complexe. On a réécrit le film ensemble. Je lui ai proposé d’universaliser le propos et nous sommes partis comme ça dans cette aventure.

Est-ce que l’aspect humoristique du film était présent dans son scénario original ?

Non. J’y ai vu l’ironie, mais lui n’avait pas en tête un traitement humoristique. Ça a été un des aspects de mon intervention dans l’évolution du scénario. Je trouvais qu’il était important de trouver un ton nouveau quant aux films évoquant des conflits de ce genre. Je tenais vraiment à tenter une approche différente où l’humour qui passe en filigrane se fondrait au drame qui se jouait dans cette région. C’était pour moi essentiel. Il y a eu tellement de films qui ont abordé des sujets similaires – qu’il s’agisse d’Hotel Rwanda, de Shooting Dogs, etc. – qu’il était important – surtout pour un court métrage – de ne pas jouer dans la même cour, et donc d’aborder la question sous un autre angle. Je pense que garder la part d’ironie donne une touche d’humanité plus intéressante. Ce n’est pas de l’humour gratuit, ce sont des choses qui interagissent avec le sujet. Mais ça a été, tout au long du processus, une source de discussions avec Jean-Luc. Je l’ai emmené avec moi sur le tournage et j’ai parfois dû le rassurer sur cette décision d’utiliser l’humour. C’est également une question que m’ont posé les bailleurs de fonds. On a eu de l’aide des deux communautés, française et néerlandaise, ce qui était pour moi essentiel. Mais toutes les parties se sont posé la question de savoir si l’on pouvait traiter un sujet pareil avec de l’humour.

L’intrusion de la comédie dans le film se fait également par l’interprétation de Renaud Rutten qui est, pour le coup, un véritable acteur comique. Comment avez-vous porté votre choix sur lui ?

Dans le film, la problématique Hutus-Tutsis se met en écho avec celle que nous connaissons dans notre pays, qui n’est pas ethnique mais communautaire. Je cherchais un belge qui représente le côté bon sens d’un personnage du cru. Renaud a ça, et c’est vrai qu’une bonne part de l’ironie arrive par lui. Je voulais aussi qu’on puisse avoir une distance et une autodérision. Jean-Luc est belge, je suis belge, mais j’avais une certaine pudeur à aborder le sujet du Burundi. Il fallait donc un contrepoint, une autodérision par rapport à ce que le point de vue belge apportait. Renaud est un comédien formidable et je pense qu’il a incarné ça à merveille.

Justement, son personnage est également un observateur neutre, qui ne prend pas part directement à l’action…

Il est immédiatement mis au ban de l’action qui se déroule. L’histoire, c’est un minibus qui se fait arrêté par une milice de Hutus qui veulent éliminer les Tutsis qui pourraient se trouver dans ce minibus. Et lui, étant belge, et se retrouvant par hasard dans ce minibus, est en effet une sorte d’observateur extérieur de la situation. Mais il n’est pas neutre dans la mesure où ce film est une fable et qu’il y a une dimension symbolique derrière chacun de ces personnages. Chaque personnage de ce film a été quelque part rencontré par Jean-Luc. Il a vécu le Burundi dans toute sa diversité et il a voulu montrer, à travers de multiples personnages qu’il a réellement rencontré dans sa vie qu’il n’est absolument pas évident de déterminer, dans ce pays, qui est entièrement Hutu et qui est entièrement Tutsi. Tout ça est beaucoup plus complexe qu’on ne l’imagine.

Quand vous dites que chaque personnage a une symbolique, ce personnage de belge est donc également le symbole de l’interventionnisme pacifique de la Belgique dans ce conflit ?

Oui, en tout cas de la présence de la Belgique dans la problématique burundaise. Car il faut savoir que l’on n’est pas neutre dans cette affaire. Le Burundi a été sous l’administration belge, tout comme le Rwanda. Ces deux pays ont été imprégnés d’une politique coloniale assez malhabile, et nous ne sommes pas innocent dans ce qui s’y est passé par la suite. Il y a une gestion de la question ethnique, là-bas, qui est entièrement liée à la politique menée à l’époque par la Belgique dans ces régions. Beaucoup de gens ignorent que le Burundi a connu une guerre de douze ans, qui a fait à peu près 300.000 morts, et qu’il en sort à peine. Je pense que c’était un des buts de Jean-Luc de faire parler de la problématique de ce tout petit pays qui est un des plus pauvre d’Afrique.

En dehors de Renaud Rutten, comment s’est fait le choix des comédiens ?

Ça a été un très long travail, car le Burundi a connu un long métrage il y a vingt ans, et puis plus rien. Il y a très peu d’argent pour le secteur culturel car les problèmes sont ailleurs. Mais, avec le temps, ils ont quand même développé une ligne audiovisuelle à travers la télévision. Il ya beaucoup de jeunes qui, par internet, ont manifesté de l’intérêt pour les métiers du cinéma. Dans le cadre du film, nous avons sollicité une aide de l’Unesco, qui nous a permis de faire une formation. Cela nous a permis de former une équipe préparée, même si elle n’était pas experte. On a eu un enthousiasme incroyable et on a fait une formation théorique puis pratique pour les différents postes. Notre directeur photo, Guy Maezelle et Philippe Vandendriessche, le preneur de son, sont venu un peu à l’avance pour dispenser des cours théoriques et pratiques autour de l’image, du son et du montage. Ça a donc été beaucoup plus qu’un simple film, ça a été une véritable aventure. Même les affaires étrangères en Belgique sont intervenues, ce qui est extrêmement rare. On a pu avoir des supports de tous les côtés pour faire plus qu’un court métrage. Et il y a une volonté aujourd’hui d’utiliser le film comme un outil de réconciliation et de débats. Il y a un projet, maintenant, de diffuser le film dans tout le pays, de faire une caravane qui montrerait ce film, avec un débat après.

La musique (et celle de U2 en particulier) joue un rôle décisif dans le film. Pensez-vous qu’elle peut adoucir les mœurs ? Êtes-vous aussi optimiste que le film ?

Le film est optimiste mais le drame qu’il montre laisse quand même les gens pantois. Je pense qu’il y a une grande tension dans le film, et pour ne pas tomber dans ce qui a déjà été fait, c’est-à-dire un réalisme qui montre les horreurs, il fallait l’ouvrir à autre chose. On a visé la fable et la poésie pour donner un autre regard, un espoir et une ouverture. Est-ce que la musique adoucit les mœurs ? Si on regarde un peu partout dans le monde aujourd’hui, je pense qu’elle est utilisée comme une arme de paix. C’est le rôle de la culture. Une culture bien menée permet d’échanger et de mieux comprendre l’autre, et je pense que c’est par la compréhension de l’autre qu’on évite les amalgames et qu’on rentre dans une logique de respect mutuel. Donc, quelque part, c’est un peu le message. Dans le film, ça passe par la musique, mais ça peut être autre chose que la musique. Le film, le cinéma en lui-même, a cette volonté de créer une ouverture, de faire que les gens se posent des questions. Je ne sais pas si on y arrive mais en tout cas, je peux vous raconter une anecdote incroyable à ce sujet. A Louvain, il y a peu, une femme d’une septantaine d’années est venu vers moi et m’a dit, avec un fort accent russe : « Il faut que je vous remercie. ». Un peu étonné, je lui demande pourquoi, et elle me répond : « Je suis raciste. Je suis profondément raciste. Mais avec votre film, j’ai un autre regard sur l’Afrique. ». Eh bien, si un film peut adoucir les mœurs…. J’ai vraiment voulu, par l’humour et par la fable, donner un autre axe à ce sujet. On aime ou on n’aime pas, mais c’était là notre envie.

La fin du film offre une vision décalée du multiculturalisme. Etait-ce une manière de relativiser ce qui peut se passer chez nous ?

Pas de relativiser, mais d’universaliser le propos. La dernière phrase du film, que je ne vais pas révéler, a une volonté de tourner la menace vers les autres pays. Il y a une évocation de Berlin, d’Anvers également…. Il y a différentes petites touches dans cette phrase qui rappelle que ça ne se passe pas qu’en Afrique et qu’il faut être vigilant. J’avais donc plutôt une volonté d’universaliser le propos, de l’élargir.

Pensez-vous que la comédie à le pouvoir de faire passer des messages, qu’ils soient humanistes, politiques ou autres ?

Je pense qu’il y a peu d’humour dans les messages importants. C’est peut-être notre côté judéo-chrétien qui fait ça. Je pense que l’humanité aurait beaucoup plus à gagner en relativisant les choses et en acceptant de les regarder sous un autre angle que celui un peu étroit du drame, pour ce qui concerne ces affaires importantes qui bouleversent le Monde. Et je pense que l’humour est une soupape qui permet parfois de désamorcer certaines bombes. Mais ce n’est pas évident à faire passer et je ne savais pas comment les gens allaient percevoir le film. Aujourd’hui, beaucoup de gens viennent me voir en disant : « Heureusement qu’il y a de l’humour ». Cet humour les a soulagés car le film est en réalité fondamentalement extrêmement tendu et dramatique. Il s’agit de la vie de ces gens et de savoir s’ils vont survivre ou non, et s’il n’y avait pas cet humour, le film deviendrait autre chose.

Propos recueillis par Thibaut Grégoire pour UniversCiné