Marie Mandy, « Soi-même comme un autre »

Le documentaire exige toujours un art de la juste mesure. Quand un cinéaste décide de jurer fidélité à la réalité, il sait qu’à un moment ou à un autre, il devra franchir certaines portes. Un pas trop forcé ou trop timide pourra lui être fatal, car on ne peut pas tricher avec la réalité, et encore moins avec le spectateur. Comment assumer son acte et son désir de transmettre une vérité, sa vérité ?

Marie Mandy, dans Mes deux seins, histoire d’une guérison, trouve un équilibre singulier. Pourtant, un piège abyssal s’ouvrait devant elle : raconter avec justesse son propre combat face la maladie. A travers son épreuve, Mandy a dû franchir plusieurs portes vacillantes, cachant derrière leur apparente simplicité un marécage où le point de non retour pouvait très vite être atteint. Un peu comme si chaque obstacle qu’elle rencontrait posait un problème à la fois éthique, humain et cinématographique.

Pour tenir la corde, Mandy a choisit une double option. D’une part, elle décide de donner à la caméra un rôle thérapeutique, salvateur, cathartique. Celle-ci n’est plus simplement une machine qui enregistre des faits et des gestes. Elle devient plutôt un regard, voire une personne, auquel la cinéaste se livre corps et âme. La caméra, chez Mandy, devient l’autre, l’amie, celle à qui on se confie de peur que le néant ne vienne frapper à la porte – à la mauvaise porte. Dès les premiers plans, Mandy s’adresse à elle, face à face, comme si elle détenait quelque chose, un savoir ou autre. Ne confie-t-elle pas à la caméra un bout de sa vie pour qu’elle immortalise ce qui aurait pu être ses derniers instants ? Ne cherche-t-elle pas en elle les secrets de l’éternité ?

D’autre part, lorsque Mandy traverse les portes les plus dangereuses, elle le fait avec une dignité irréprochable, et un courage tellement fort anime son geste que celui-ci finit par sortir gagnant de l’histoire. Elle se livre à 100%, sans jamais sombrer dans la mièvrerie. Bien sûr, elle n’a pas l’humour cocasse et la sensibilité de clown triste d’Agnès Varda. Elle ne possède pas non plus la retenue sublime et l’ouverture vers le monde d’un Johan Van Der Keuken, mourant, dans Vacances prolongées. Mandy est très, peut-être trop sérieuse. Il manque quelque chose à  son film  pour qu’il soit aussi original que ceux de Varda et Van Der Keuken.

Mais elle réussit un tour de force que ne réalisent pas les deux précédents. Bien qu’axé sur une seule et même personne, Mes deux seins, histoire d’une guérison s’exprime au pluriel. Mandy ne parle pas uniquement d’elle-même. Elle offre au contraire une aide, un appel sourd, un réconfort aux 50 000 femmes qui, chaque année en France, souffrent comme elle d’un cancer du sein. La caméra-thérapeute assure le lien intime et télépathique entre la cinéaste et les spectatrices qui vivent la même situation. C’est un peu comme si Mandy lançait une bouteille à la mer.

De ce récit à peine avouable et de ces images presque volées surgissent les méandres de l’existence. Il est rare de voir quelqu’un se confier à un tel point tout en sachant, en même temps, maintenir le cap. Car Mandy est avant tout altruiste et ce film, elle le réalise d’abord pour les autres. « Soi-même comme un autre »… aucun égocentrisme ici, seulement une lettre filmée qui cherche à atterrir à bon port : les destinataires, ce sont les cœurs de celles qui doivent encore combattre.

Guillaume Richard