Interview de Sam Garbarski pour « Quartier lointain »


Avec Quartier lointain, adapté du manga culte de Jiro Tanigushi, Sam Garbarski explore de nouveaux horizons dans son cinéma et donne une valeur universelle à une histoire parlant avant tout au coeur de chacun. Le film était présenté hors compétition au 25ème FIFF, lors duquel nous avons rencontré son sympathique réalisateur.

Contrairement à un roman, la bande dessinée vous impose des images. Le poids de ces images n’est-il pas trop fort lorsqu’il s’agit d’en créer de nouvelles, avec la caméra ?

Le poids, c’est trop négatif. Cela fait effectivement partie de l’inspiration que j’ai eue quand j’ai lu cette BD. C’est vrai que quand on regarde une BD, on pourrait presque croire qu’il s’agit d’un story-board, tellement c’est joliment découpé et cadré. Mais c’est vrai que c’est un piège car le rythme, la narration d’une BD est totalement différente de celle d’un film. Et dans ce long processus d’écriture à trois, il fallait se défaire des images de la BD, sans pour autant les effacer complètement, pour créer un langage propre au film. Mais Taniguchi a vu le film et il trouve qu’on a vraiment fait autre chose tout en restant proche de son univers.Philippe Blasband, qui a co-scénarisé le film, dit que lorsqu’il a découvert la bande dessinée, il a tout de suite pensé à vous pour en faire l’adaptation. Cela est assez étonnant, car l’univers de Taniguchi n’est pas, a priori, si proche de l’univers de vos précédents films.Justement, pour moi un film est un voyage et j’aime autant partir ailleurs à chaque fois. J’espère ne pas refaire le même film plusieurs fois. C’est vrai que ça n’a rien à voir avec Le tango des Rashevski ou Irina Palmmais c’est ça qui était séduisant. C’est vrai que si on m’avait dit avant que j’allais faire ce film un jour, je n’y aurais pas cru non plus.Dans la réalisation de ce film, adapté d’un manga, avez-vous été chercher des influences, visuelles ou autres, dans  le cinéma japonais ?Non, j’ai essayé de capter l’âme de la BD, mais j’ai transposé l’histoire en Europe. C’est une histoire universelle, de par ses préoccupations, et je n’ai pas essayé de faire un film japonais. On me dit qu’il y a des moments qui ressemblent très fort à ce qu’on fait là-bas et j’ai vu des films japonais dans ma vie, mais je ne me suis pas particulièrement inspiré de films. J’ai essayé le plus possible d’être moi-même et de ne pas trop m’obséder ni avec la bande dessinée, ni avec le Japon. Pour un Belge né en Allemagne, d’origine polonaise, faire un film japonais, c’est dangereux. Je discutais de cela avec Jaco Van Dormael, qui m’a dit que s’il avait fait ce film, il l’aurait fait en japonais, au Japon. Mais moi, je n’aurais pas osé. Je me suis approprié l’histoire et l’âme de cette histoire, et j’ai par là peut être rencontré mon âme sœur. J’ai essayé de rester moi-même, par rapport à ce que j’ai ressenti lorsque j’ai lu la BD. Mais Taniguchi dit lui-même qu’il est influencé par Ozu, dans son cadrage, dans son épure, et j’aime beaucoup cela. J’ai donc dû me laisser contaminer par ça, moi aussi.

Vous parliez de Jaco Van Dormael. Vous sentez-vous proche de son univers et plus particulièrement de Mister Nobody, dont votre film peut être envisagé comme une version plus intimiste ?

Jaco est un ami, je l’aime beaucoup. C’est d’ailleurs lui qui va faire le Master Class de l’avant-première du film, à Bruxelles. Et dans la réédition de la BD de Quartier Lointain, je le remplace dans l’écriture de la préface. Tout cela nous lie, évidemment. Il y a quelque chose de proche dans les préoccupations des deux histoires (de Quartier Lointain et de Mister Nobody). Et le fait d’être comparé à lui me flatte beaucoup. Je ne sais pas si mon film est plus intimiste, mais cela me plaît bien.

Dans le film, le train joue un rôle très important. C’est pratiquement par lui que le film commence et s’achève, et c’est également par lui que le personnage du père quitte les siens. Que représente cet élément, pour vous ?

Le train a beaucoup de sens, au propre comme au figuré, et permet beaucoup d’interprétations métaphoriques et symboliques. Au départ, c’était juste un train qui déplace des gens. Mais quand on y pense par après, il est vrai que le train implique toute une série de raisonnements inconscients. J’aime beaucoup le train, et ce qu’il représentait à l’époque à laquelle se passe l’action du film. Le train implique également un souvenir particulier. Je comprends tout le sens qu’on peut donner au train dans ce film, mais je ne pense pas que c’était voulu au départ, ni chez Taniguchi, ni chez moi.

La musique a également une grande importance dans le film. Il y a d’une part la musique de AIR, très atmosphérique, et d’autre part des standards de l’époque que vous réutilisez, et qui ont une grande portée de souvenirs….

Quand j’écris, il y a toujours de la musique dans l’encre de la plume. J’imagine toujours mes histoires et mes films avec du son et de la musique. C’est indissociable. J’ai pensé à AIR dès les premiers mots quand j’ai commencé l’adaptation. J’ai eu beaucoup de chance qu’ils aient aimé mon film précédent et qu’ils aient accepté de participer à celui-ci. Le film est construit sur et avec la musique de AIR. En ce qui concerne les morceaux de l’époque, lorsqu’on est dans un bar et qu’on fait aller un juke-box, on peut difficilement mettre du AIR. J’ai donc choisi des morceaux qui me rappellent des bons souvenirs, personnellement.

Au début du film, lorsque Thomas arrive dans le village de son enfance, il ya un côté fantomatique dans la façon dont les rues désertiques sont filmées, et cette impression perdure tout le long du film, notamment dans le jeu des acteurs, dont certains sont comme des apparitions….

On peut regarder ce film de plusieurs manières, mais une des interprétations possibles est qu’il s’agit d’un acte de psychanalyse sans divan et que le personnage est en train de créer quelque chose. Il est en train d’accoucher de son prochain album, et peut-être n’est-ce que ça. Ce n’est peut être qu’un artiste qui essaye de travailler son passé et de digérer un moment de sa vie difficile pour lui à travers la création d’un nouvel album de BD.

Justement, le fait que le personnage soit dessinateur de BD est quelque chose que vous avez ajouté dans le scénario, par rapport à l’œuvre originale, et qui apporte une interprétation possible en plus. Etait-ce important pour vous de laisser au spectateur la possibilité d’avoir sa propre interprétation, parmi tant d’autres ?

C’est un conte, une histoire que l’on peut joliment raconter, de plusieurs manières. C’est le cas de beaucoup de films, je crois. J’ai demandé à Taniguchi quelle était son interprétation et, pour lui, cette histoire a vraiment eu lieu. Mais moi, je voudrais laisser ça ouvert. Je crois que c’est joli d’avoir une vrai fin, mais après laquelle on se demande quand même si ce qu’on a vu est bien la réalité. Quand on sort d’un film, je trouve ça bien qu’on ait « une petite pierre dans sa chaussure », qu’on ait envie de réfléchir encore un peu.

Le personnage de Thomas est joué par deux acteurs différents. Mais ce n’est pas le même personnage à deux âges différents, mais bien le même personnage au même âge, avec la même expérience, les mêmes attitudes, etc. Comment s’est déroulée la direction des acteurs, compte tenu de ce paramètre ?

Une fois qu’on a son casting, la moitié du travail est fait. Il faut trouver la bonne personne, qui incarnera le personnage de la manière la plus juste. Ce n’était donc pas plus difficile que pour un autre rôle. En plus, Léo Legrand, qui incarne Thomas jeune, est très doué. Dès le casting, je savais que c’était lui, qu’il avait cette duplicité en lui. Il a ce côté innocent du jeune ado mais dans son regard, on voit qu’il pourrait être un adulte.

Le thème de la famille et des liens du sang est un thème récurrent dans vos films….

La famille, c’est important pour tout le monde. C’est la plus petite cellule de vie dont on a vraiment besoin. Tout le reste, l’entourage, les amis, est également important, mais c’est la famille qui nous fait vivre, qui nous donne nos valeurs, nos repères. Même si ça peut parfois se passer de manière compliquée, ça reste ce qui nous nourrit vraiment, ce qui nous façonne. Quand on a envie d’avoir chaud au cœur, on pense à sa famille. Et même quand ça ne se passe pas bien dans une famille, il y a toujours un amour sous-jacent, qui est bel et bien présent.

Pensez-vous que le mysticisme soit également un de vos thèmes de prédilection, au regard de ce film ?

Le mysticisme, je ne sais pas. Je suis athée, mais je crois que l’imaginaire a toujours fait partie de ma vie. Je suis un rêveur et je m’enjolive la vie. J’aime les histoires qui sont un peu plus belle que la vie, et cela donne en général de belles idées pour le cinéma. Je crois que c’est important de rêver – mais aussi de rêver à des choses qui sont presque possibles, sinon c’est terriblement frustrant – et d’enjoliver la vie avec ces histoires. Mais, pour revenir à la question, les morts sont très présents, pour moi. Il y a des personnes qui m’étaient proches auxquelles je pense souvent et cela fait également des histoires. Donc, oui, il y a une part de mysticisme dans ce que je fais.

Propos recueillis par Thibaut Grégoire pour UniversCiné