Interview de Samuel Tilman pour « Nuit Blanche », Prix UniversCiné au 25ème FIFF

Nuit blanche, prix « UniversCiné » du public, dans la compétition nationale des courts-métrages au 25ème FIFF, est l’histoire d’une rencontre à distance. Samuel Tilman, le réalisateur de ce superbe film a répondu à toutes nos questions lors d’une rencontre en chair et en os.

Pourquoi avez-vous choisi d’aborder ce sujet ? Avez-vous été influencé par des faits réels ?

J’avais fais un premier court métrage auto-produit, dans un petit cadre, qui se passait à Bruxelles. C’était un comédie. Et là, j’hésitais entre refaire une comédie ou faire un drame. Puis, deux choses ont inspiré ce court-métrage. D’une part, j’ai été fort marqué par les coups de téléphone, au moment du 11 septembre, qui venaient des avions et des tours. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose de très puissant et de très émotionnel là-dedans, car on ne voit rien et on imagine. D’autre part, je me suis toujours intéressé à la montagne et à ce qui peut s’y passer, et cela a effectivement été inspiré d’un fait réel qui s’est passé il y a quelques années dans la région où on a filmé, d’ailleurs. Donc, c’est l’enjeu de cinéma de se dire qu’on va faire vivre un fait réel en hors-champ, pour donner naissance au film.

Comment s’est passé le tournage, pour les scènes en montagne ?

On avait deux possibilité : soit on filmait tout en haute montagne, même ce qui se passe en vallée, soit on subdivisait le tournage en deux. Et on s’est rendu compte que ça allait être plus confortable, pour les acteurs et pour l’équipe, de tourner tous les intérieurs en Belgique, mais également d’autres scènes, comme le décollage de l’hélicoptère, et d’incruster des images de montagne en numérique, a posteriori. Puis on a tourné toutes les séquences de glacier et en haute montagne qu’on devait tourner en décors réels, en France, à Chamonix. La première partie du tournage, elle, s’est fait à Ath et c’est Digital Graphist qui a fait les effets-spéciaux.

Vous avez utilisé des hélicoptères pour faire des vues des montagnes ?

En Belgique, on a travaillé vraiment avec un hélicoptère. On devait aussi tourner avec un hélicoptère en France, mais on a eu vraiment du mauvais temps et l’hélico n’a pas su décoller. On reportait donc chaque jour les plans en hélicoptère, et on a malheureusement du un peu adapter le tournage et on n’a pas eu ces plans-là, mais il me semble qu’au final, ça ne manque pas. Mais on a dû tourner en urgence quelques plans pour compenser ces plans en hélicoptère qui étaient prévu dans le plan de travail, au départ.

Vous avez fait le choix de ne jamais montrer à l’image le personnage d’Ariane, qui n’apparaît qu’en son off. Pourquoi ce choix ?

Tout l’enjeu du film était le fait de faire exister un personnage qu’on ne verrait jamais et que l’on croit à l’attachement naissant à travers deux voix, celle du secouriste et celle de la fille bloquée en haute montagne. Ce choix –là a été pris immédiatement. Même à la fin, on ne devait pas voir le visage de cette personne, qu’on a pourtant l’impression de connaître un peu à la fin du film. Cela crée également une tension, car le spectateur recrée tout ce qu’il ne voit pas mais qu’il entend. Il y avait l’idée de faire travailler l’imaginaire du spectateur à travers la voix.

En termes de prestations d’acteurs, pensez-vous qu’une interprétation strictement vocale a autant de poids au final qu’une interprétation impliquant une présence physique d’un acteur ?

La comédienne porte le film autant que le comédien, et ce qui était important pour nous, c’est que les deux comédiens jouent vraiment ensemble. Le comédien apparaît à l’écran de bout en bout, mais la comédienne était sur le plateau. Elle se trouvait dans une autre pièce et elle avait un retour son. Chaque séquence a été jouée et rejouée, avec des nuances, et le comédien principal ne jouait pas à vide, avec des séquences enregistrées. Il jouait vraiment avec la comédienne et cela donnait une authenticité à ce qi se passait. Je pense que le cinéma joue très fort sur ce qu’il ne montre pas. En montrer trop, au cinéma, dessert parfois la narration et la tension dramatique. Ici , je pense que la tension naît aussi du fait que l’on espère la voir à tout moment, mais qu’on ne la voit jamais.

Progressivement, au fil de leurs conversations, ces deux personnages semblent nouer une conversation de plus en plus forte. Quelle est, pour vous, la nature de cette relation ? Evolue-t-elle au cours du film ?

Au départ, le secouriste est un professionnel et son but est de garder les personnes en vie, empêcher qu’ils s’endorment et qu’ils meurent de froid. Son objectif est purement professionnel au départ, mais cela passe par la seule chose qu’il a, c’est-à-dire pouvoir parler et faire parler. Je suis parti du principe qu’à partir de ce moment-là, on parle de soi et qu’ils ont donc dû, à un moment où à un autre, dévoiler une partie d’eux-mêmes. On rentre donc progressivement dans une forme d’intimité. Mais en ce qui concerne l’intimité, je n’ai pas voulu aller trop loin dans ce qui a pu se dire, car cela n’est pas non plus très important dans l’intrigue, au final. Ce qui est important, c’est de sentir qu’il se passe quelque chose et que, par après, le spectateur s’interroge sur jusqu’où ils ont pu aller dans la conversation et dans l’intimité.

Vous avez instauré une sorte de huis-clos dans lequel l’extérieur, représenté par l’altitude, le froid et le danger, joue un rôle primordial. Aviez-vous la volonté de montrer cette peur de l’extérieur, en opposition avec une certaine claustrophobie qui est en général le sentiment dominant dans les huis-clos ?

L’idée de départ était de jouer sur les plans très larges car la montagne est immense, en opposition au huis-clos, à l’intérieur. Donc, je voulais jouer sur ce contraste-là. Et il y a aussi eu un immense travail sur le son. On est allé chercher des sons en montagne, que ce soit les éclairs et le tonnerre, les chutes de pierres, le vent, etc. Je me suis interrogé un moment sur la nécessité ou non de montrer l’extérieur. J’aurais dès lors fait un film exclusivement en huis-clos. Mais je me suis dit que ça allait être plus efficace si on montrait la pression de la montagne et de la tempête, à travers ces plans-là. On a donc décidé de suivre les secouristes, pour que le spectateur ressente cette pression liée au mauvais temps.

Comment avez-vous perçu cette sélection au festival, et pensez-vous qu’une telle sélection aide un court-métrage ?

Oui. Ça m’a fait plaisir car le film vient d’être terminé et que c’est une des mes premières sélections au festival, donc ça fait toujours plaisir. Pour moi, un tel festival a beaucoup d’impact pour plusieurs raisons. C’est la première fois qu’on est confronté au public et c’est aussi une manière de rencontrer des professionnels et d’avoir des retours d’autres membres de la profession qui sont présents au festival. Et dans le cas concret du court-métrage, ça permet de faire des ventes télés, car les diffuseurs sont là et voient les films dans les bonnes conditions. Ça a beaucoup plus d’impact que d’envoyer un dvd dont on ne sait pas s’il sera visionné dans les bonnes conditions. Ça reste du cinéma, même si c’est du court-métrage, et l’enjeu reste d’être vu sur grand écran. Je pense donc que c’est très important pour un réalisateur de court-métrage d’être vu en festival.

Avez-vous vu d’autres courts-métrages de la sélection, et quelle place pensez-vous que votre film occupe dans cette sélection ?

Oui, en travaillant en Belgique, on croise pas mal de monde, et j’ai donc vu pas mal de films d’amis producteurs. Ça me fait plaisir d’être montré près de mes collègues et la part de prix et de compétition est un peu secondaire. C’est un plus de gagner un prix, pour un court-métrage, et cela renforce le CV, ce qui n’est pas plus mal pour les prochains projets. Mais le plaisir d’être là est déjà suffisant, au départ. J’ai vraiment l’impression que chaque court-métrage est différent des autres, chacun a des atouts différents. Après, la subjectivité du jury et du public fera la différence, mais j’ai vraiment l’impression que chaque réalisateur a son univers et que c’est aussi ça le plaisir d’une sélection de courts-métrages. On a, en une heure et demi, la possibilité de voir cinq univers différents, et d’aller piocher, comme dans un menu, différents aliments.

Vous aviez produit Ça rend heureux de Joachim Lafosse. Vous reconnaissez-vous encore dans ce type de cinéma, fait à l’arrache, avec peu de moyens et beaucoup de vitalité ?

Oui, j’espère avoir toujours la liberté, en tant que producteur, de continuer à défendre des projets par coup de cœur, même s’il n’y a pas d’argent. Maintenant, plus une boîte se professionnalise plus il faut la gérer, et on ne peut dès lors plus se permettre de ne faire que des projets fauchés. Mais que ce soit pour le documentaire ou pour la fiction. Mon premier court-métrage, je l’ai tourné auto-produit au départ. J’ai reçu de l’aide de la communauté française, mais a posteriori. La légèreté du cinéma d’aujourd’hui permet à des auteurs de faire leurs armes sans spécialement être financés, et cela donne une grande liberté aux réalisateurs, je trouve. Donc, oui, je m’y retrouve encore totalement.

Propos recueillis par Thibaut Grégoire pour UniversCiné